Journal Le Figaro du 13 avril 2005

«QUELLE EUROPE VOULONS-NOUS ?» Une série du «Figaro»

Une Europe politiquement unifiée

PAR DORA BAKOYANNIS *
[13 avril 2005]

Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la signature historique du Traité établissant le Marché commun européen qui se révéla être à l'origine d'un essor formidable pour l'histoire de l'Europe.

Le Marché commun a, petit à petit, éradiqué les causes des conflits armés qui dévastaient régulièrement notre continent. Il a permis la restauration de la démocratie et le progrès économique dans trois pays clés des rives septentrionales de la Méditerranée.

Il a servi de catalyseur, attirant des pays de l'Europe de l'Est à la démocratie et à l'économie de marché.

Mais, par-dessus tout, l'«Europe» a fourni un modèle à l'échelle internationale pour une coopération interne libre et accrue ; elle a servi de modèle également en raison de l'aspect «social» du marché libre et, enfin, pour la politique internationale, dans la mesure où elle constitue un paradigme de médiation proposant des alternatives aux conflits armés.


Avec le temps, les jeunes générations d'Européens épargnées par des tragédies aussi diverses que la guerre, la dévastation et les privations, ont tendance à considérer les acquis historiques de l'Europe comme allant de soi. Pour continuer à lutter en faveur d'une Europe plus libre, plus unie et plus juste, ces générations ont besoin d'être inspirées par de nouveaux idéaux et par le renouveau d'idéaux plus anciens.

L'Union Européenne fait aujourd'hui face à une situation cruciale :

– Avec l'adhésion de dix nouveaux Etats-membres, elle vient de réaliser son plus grand élargissement.

– Elle est confrontée à la question de savoir comment construire un gouvernement européen plus proche de ses citoyens, plus facile à comprendre et à faire fonctionner et travaillant avec plus d'efficacité à l'unification européenne.


– Elle doit faire face à l'essor et aux disparités économiques et sociales des pays membres, et cela non seulement à l'intérieur de l'ancienne Europe des Quinze, mais également au sein des nouveaux adhérents ou des futurs membres, dont le développement économique et social marque dans l'ensemble un certain retard.

– Elle doit bien définir et renforcer son rôle international, non seulement vis-à-vis des États-Unis, mais également face aux autres puissances émergentes.

– Enfin, elle doit délimiter ses futures frontières géographiques et l'étendue de son expansion.

En outre, une grande partie de ces questions est directement ou indirectement liée à la perspective de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, perspective qui, pour une part de l'électorat européen, semblerait influer sur le projet d'une Constitution européenne, la dimension culturelle de l'Europe, son développement, sa cohésion sociale et l'étendue de ses nouvelles frontières.


J'ai cité ces principaux paramètres de la conjonction historique actuelle de l'Europe, car ils me semblent directement ou indirectement liés à notre question : «Quelle Europe voulons-nous ?»

Il n'existe, bien sûr, pas de réponse universelle, car on trouve autant d'opinions que de nations, de partis, d'intérêts et de croyances idéologiques, religieuses et sociales. Cependant, deux opinions semblent prévaloir :

– Une Europe unie sous l'égide d'une Constitution unique et d'un pouvoir exécutif fort et commun.

– Une fédération dont les membres seraient plus indépendants, un large marché, commun aux États-nations disposant de davantage de pouvoir.

Or même les partisans de cette seconde option admettent que l'Europe a besoin de progresser dans le cadre institutionnel et d'améliorer le niveau et la qualité de ses fonctions.


A mon avis, à long terme, il ne peut exister qu'une seule Europe : une Europe politiquement unifiée. Il a été prouvé que, si le processus d'unification politique n'est pas achevé, toutes les autres formes de coopération – marché commun compris – peuvent être mises en échec par de continuelles divisions politiques.

C'est pourquoi je suis un fervent partisan du «Oui à la nouvelle Constitution européenne». Cette Constitution est un grand pas en avant qui s'avérera décisif dans la création d'une Europe politiquement unifiée et institutionnellement fonctionnelle. Il est crucial que nous évitions de prendre en considération d'autres questions comme celle de l'adhésion de la Turquie ou que nous nous soucions de ce qui plaît ou non à nos différents gouvernements, par exemple à l'heure de notre vote.


Une Europe politiquement unifiée pourra mieux servir la cause d'un marché commun plus libre, plus vaste et mieux intégré. Sans cette «volonté d'une politique européenne plus large», l'État-nation européen ne pourra que s'affaiblir économiquement. Sans elle, aussi, la cohésion sociale et économique souhaitable entre les États membres s'affaiblira elle aussi.

Enfin, nous perdrons notre poids politique et notre position centrale sur la scène internationale. Cela se vérifie particulièrement alors que cette dernière connaît de rapides transformations face à la suprématie actuelle des États-Unis.

Une Constitution et d'autres moyens institutionnels appropriés ne pourront que contribuer à la naissance d'une Europe unifiée. Mais ces moyens ne peuvent à eux seuls mobiliser les citoyens et emporter leur adhésion.


Pour cela, il faut quelque chose de plus grand qu'une Constitution : une vision précise de ce dont nous avons besoin pour nous approprier ce continent. Nous avons besoin d'un nouveau rêve européen. Le rêve actuel est toujours vivant pour les Européens n'appartenant pas à l'Union, notamment dans les Balkans comme en Ukraine, par exemple. Il est toujours vivant dans les esprits des générations plus âgées qui se souviennent des souffrances anciennes et qui ont vu les réalisations des cinquante dernières années.


Par souci de clarté, je réduirai ce nouveau rêve européen en un seul mot : la force ! Une Europe forte, capable de gérer ses propres affaires, réglant efficacement ses problèmes et ceux des autres si nécessaire ; une Europe capable de rivaliser avec les marchés forts, qu'ils soient récents ou non, et d'offrir à ses citoyens la possibilité de prospérer et un sentiment de sécurité ; une Europe, enfin, qui se sentira assez sûre d'elle-même pour intégrer au moins un pays musulman, prouvant ainsi au monde qu'elle est terre de liberté et non de préjudices.

Soutenir le projet de Constitution européenne est un premier pas essentiel vers cette Europe forte. Mais il ne doit pas être le dernier.

Nous devons avoir de nouvelles lignes politiques efficaces concernant tous les sujets que j'ai précédemment mentionnés. Et nous devons rendre nos machines administratives plus familières à nos citoyens. C'est pourquoi les villes et les régions de l'Union européenne, institutions par nature plus proches du citoyen, doivent jouer un rôle plus grand dans le cadre de cette nouvelle Europe, une Europe forte et se suffisant à elle-même.

* Maire d'Athènes.

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