19 mars 2012

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Magazine Le Point

La Grèce à la croisée des chemins

La classe dirigeante grecque demande du temps pour se réformer après avoir été obligée d'organiser le plus gros défaut de l'histoire.

"Donnez sa chance à la Grèce". La supplique des milieux d'affaires grecs est adressée aux Européens et au FMI. Le 24 et le 26 février, les organisateurs de la campagne "La Grèce change" se sont offert une pleine page dans Le Figaro, Le Monde mais aussi et surtout dans le Financial Times, le Bild am Sonntag et bien d'autres titres prestigieux pour convaincre les créanciers publics de se montrer indulgents. C'était juste avant qu'Athènes ne boucle sa faillite organisée en infligeant aux détenteurs privés de sa dette une perte de plus de 105 milliards d'euros, le plus gros défaut souverain de l'histoire.

Un simple répit qui laisse le temps à la Grèce de "respirer", mais ne change pas fondamentalement l'équation grecque. La troïka (FMI, Commission européenne, BCE), chargée de contrôler le plan de redressement, ne s'attend pas à une décrue de la dette de 160 % du PIB à moins de 120 % avant... 2020. Et encore, à condition de mener les réformes structurelles laissées de côté depuis le déblocage par les Européens d'un premier plan d'aide de 110 milliards d'euros en mai 2010.

Un État "de pays sous-développé"

En arrivant au pouvoir en 2009, l'ex-Premier ministre socialiste, Georges Papandréou, s'est en effet révélé incapable de réformer en profondeur son pays. L'ouverture des professions protégées (taxis, pharmacies, avocats), la réforme du marché du travail, la lutte contre le niveau des prix, trop élevés, ou encore la réforme du système judiciaire, trop lent et générateur d'incertitudes, viennent seulement d'être entamées par le nouveau gouvernement d'union nationale dirigé par l'ancien gouverneur de la banque centrale de Grèce, Lucas Papadémos.

Son prédécesseur s'est en partie heurté à l'inertie de l'administration. Rongée par le clientélisme et la corruption, le tableau que les responsables grecs en dressent est sidérant. "L'État grec fait plus penser à un État de pays sous-développé qu'à un État de pays développé", résume Loukas Tsoukalis, président de la Fondation hellénique pour la politique européenne et étrangère.

Les services fiscaux sont incapables de faire rentrer l'argent dans les caisses. Les Grecs, eux, sont habitués à ne pas payer leurs impôts. Selon une source haut placée au sein de la troïka, quelque 40 % de la richesse nationale est produite par des indépendants qui échappent aux impôts beaucoup plus facilement que les salariés prélevés à la source. "Si le contrôleur est corrompu, vous pouvez changer les lois aussi souvent que vous le voulez, cela ne va rien changer. La réorganisation du système de collecte prend du temps, cela ne se fait pas en appuyant sur un bouton", justifie Georges Papandréou, dont le parti a pourtant largement contribué à modeler le système clientéliste grec depuis la fin de la dictature, en 1974.

Le rôle fondamental de la task-force

La réussite de la fameuse "task-force" étrangère, une équipe d'intervention chargée d'aider l'État grec à bâtir une administration moderne, sera donc décisive pour la réussite du deuxième plan d'aide de 130 milliards d'euros. Quarante-cinq personnes, dont un tiers à Athènes, travaillent à cette tâche titanesque. La France est en première ligne : c'est elle qui a été désignée chef de file pour la réforme de l'administration centrale grecque et "junior partner", aux côtés de l'Allemagne, pour celle de l'administration fiscale, sous la coordination du FMI.

Informatisation de l'administration fiscale, recentralisation des contrôleurs fiscaux pour éviter le copinage avec les contribuables, sont quelques-unes des missions concrètes qui doivent encore être menées à bien. L'utilisation effective des fonds structurels européens destinés à développer le pays sera également centrale. L'administration grecque s'avère aujourd'hui incapable de consommer les crédits mis à sa disposition, alors même qu'elle n'est obligée de participer qu'à hauteur de 5 % des montants alloués par l'Europe pour le développement du pays.

Au-delà de l'austérité

Mais la réussite de la task-force dépendra de la capacité des Grecs à s'approprier les réformes. En sont-ils capables ? Difficile de répondre à cette question. Ce qui est sûr, c'est que la Grèce a fait de réels efforts. En deux ans, Georges Papandréou a taillé dans les dépenses et a massivement augmenté les impôts, conformément aux demandes du FMI et des Européens. La liste des sacrifices consentis par les Grecs depuis 2009, consultable sur le site de la campagne La Grèce change, est impressionnante. C'est "le programme d'austérité le plus sévère jamais réalisé", considère Gikas Hardouvélis, conseiller économique de l'actuel Premier ministre. Les retraites privées et publiques ont été coupées de 10 % en 2010 et le sont de 4 % de plus en moyenne en 2011-2012. Le déficit public primaire (avant paiement des intérêts de la dette) est passé de 10,6 % du PIB en 2009 à 2,4 % en 2011. Un effort d'autant plus méritoire que la Grèce connaît sa cinquième année de récession consécutive.

Revers de la médaille, cette politique génère un coût social colossal. Depuis qu'elle est appliquée, le chômage explose. Il a atteint 21 % de la population active. Chez les jeunes, c'est encore pire. Il a dépassé les 50 %, au point que la jeunesse grecque n'a plus d'autre choix que de faire ses valises si elle veut s'en sortir. Les moins de 25 ans, y compris les plus qualifiés, émigrent massivement aux États-Unis et en Australie, où, pensent-ils, leur avenir sera bien meilleur.

Une classe politique qui n'est pas à la hauteur

La classe dirigeante grecque, dominée par quelques grandes familles, a d'ailleurs du mal à assumer la responsabilité de cette situation. Elle se défausse volontiers sur l'intransigeance des Européens, Angela Merkel en tête, alors qu'elle est comptable de l'état de l'économie, longtemps stimulée artificiellement par la dépense publique, la consommation et l'intervention de l'État tous azimuts.

"Il a été prouvé par tous les économistes que de simples mesures d'austérité en période de récession ne produisent pas de reprise, mais poussent au contraire l'économie dans une récession encore plus sévère", attaque Antonis Samaras, le leader de Nea Democratia, le principal parti de droite, qui a refusé de voter le premier plan d'ajustement demandé à la Grèce au moment où Georges Papandréou était obligé d'imposer une politique contraire à ses convictions. Ce dernier regrette de n'avoir pas "eu assez de temps pour répartir équitablement la charge de l'effort" à cause de la pression européenne. Tous deux réclament l'émission d'euro-obligations, sinon pour mutualiser la dette européenne, au moins pour financer de grands projets d'infrastructures. Pour eux, l'état de la Grèce doit au moins autant aux faiblesses de l'Union monétaire, notamment le manque de supervision de Bruxelles sur les budgets nationaux, qu'à leur incurie. Un comble.

Les Grecs, eux, ont de plus en plus de mal à supporter la cure qui leur est imposée sans pouvoir entrevoir le bout du tunnel. Les plus modestes ne peuvent que constater que l'ajustement de l'économie repose entièrement sur leurs épaules. Notamment avec la baisse de 22 % du salaire minimum, destinée à faire regagner l'économie en productivité. "La troïka a totalement ignoré nos propositions", assure, amer, Ionnis Panagopoulos, le président du principal syndicat du secteur privé. S'il reconnaît sa part de responsabilité pendant les années de vaches grasses artificielles, le leader syndical n'en demande pas moins "un petit plan Marshall pour tous les pays du sud de l'Europe".

Dix ans pour s'en sortir

C'est dans ce contexte explosif que les partis extrémistes de gauche comme de droite, qui rejettent les plans imposés de l'extérieur, pourraient percer au Parlement lors des élections législatives anticipées qui devraient se tenir avant la fin du mois d'avril sous la pression de Samaras, donné favori dans les sondages.

Les représentants des grandes entreprises grecques veulent croire que celles-ci contribueront à ramener la confiance en relégitimant une classe politique décrédibilisée. Mais leur priorité à très court terme est de rétablir le crédit bancaire, complètement asséché par la déconfiture des banques grecques et qui gèle tout redécollage de l'économie. En fournissant les fonds pour nationaliser provisoirement le système financier (tout en s'assurant que l'État n'ira pas mettre son grain de sel dans leur gestion), la troïka devrait y parvenir.

Mais la Grèce ne pourra pas se sortir définitivement d'affaire avant des années. Le FMI, qui a trouvé un pays "où les difficultés sont bien plus importantes qu'attendu", s'y est résolu. Son nouveau prêt de 28 milliards d'euros, accordé jeudi, ne sera remboursable que dans une dizaine d'années contre trois à cinq ans pour les précédents. L'institution dirigée par Christine Lagarde a visiblement décidé d'écouter le cri de désespoir grec et de donner une seconde chance au pays. Un pari risqué : il n'est toujours pas exclu qu'Athènes quémande un effacement de sa dette au Club de Paris, un groupe de créanciers publics, à l'instar de pays comme Haïti ou la République démocratique du Congo. C'est le contribuable européen, et non plus les banques, qui réglerait alors la facture.

* Toutes les personnes citées ont été rencontrées lors d'un voyage de presse à Athènes organisé par la Commission européenne.

De notre envoyé spécial à Athènes, Marc Vignaud

 

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Dernière modification : lundi 19 mars 2012