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1893-1924

 

 

Aperçu de l’Histoire de la Grèce moderne

Par S. Petmezas

 

La crise politique et économique (1893-1909) 

La crise économique s’accompagna, dès 1893, d’une crise agricole dévastatrice à cause de l’imposition, par la France, de tarifs protecteurs sur les exportations agricoles grecques. Ces tarifs exclurent par exemple les raisins de Corinthe du marché français. Les conséquences s’en ressentirent durement pour la majorité des travailleurs agricoles du sud de la Grèce. En outre, les difficultés financières exacerbaient les frictions sociales, provoquées par une forte augmentation des impôts indirects et la "question agraire" en Thessalie. Le symptôme le plus visible de la crise chronique des revenus dans le secteur agricole fut l’émigration transatlantique qui chassa un nombre considérable de paysans grecs. D’ailleurs, le taux annuel de croissance démographique (qui atteignait 1,5% au XIXème siècle) diminua de moitié entre 1896 et 1920, et chuta à 0,8%. 

Cette dernière était l’une des raisons permettant de justifier le pessimisme ambiant qui régnait en Grèce à cette époque. Les divisions ethniques, en Macédoine et en Crète, pesaient lourdement sur le climat intellectuel et moral, entraînant la formation de associations nationalistes et combatives, comme l’Ethniki Etaireia. Elles appelaient à une intervention militaire active en Crète et en Macédoine, au nom de la "famille nationale opprimée". La révolte crétoise, en 1896, eut un effet dramatique sur l’opinion publique en Grèce. La mauvaise gestion, par le gouvernement Deliyannis, de la crise diplomatique qui s’ensuivit, plongea la Grèce dans une guerre contre l’Empire ottoman. Malheureusement, le moment choisi était malvenu. Les grandes puissances durent intervenir, pour transformer un désastre militaire en retrait diplomatique. La Grèce dut verser de lourdes indemnités financières aux Ottomans. La Crète, de son côté, devint une principauté autonome, sous souveraineté ottomane et dirigée par un gouverneur chrétien choisi par le gouvernement grec. Le Prince Georges de Grèce fut désigné premier gouverneur de Crète ; ainsi l’île fut-elle rattachée, mais non unifiée, à la Grèce. 

Ce fut aux créanciers étrangers de la Grèce que profita réellement l’issue de la guerre gréco-turque de 1897. Lors des négociations de paix, le gouvernement grec consentit à la création du comité financier international, chargé de contrôler les recettes grecques selon des tarifs et des monopoles particuliers. Ce comité avait également pour but de garantir le service de la dette publique et d’exercer un droit d’inspection des finances grecques sur de nombreuses années. Contrairement à ce que croyait l’opinion de l’époque, le comité eut un effet favorable sur les finances grecques, permettant à la Grèce de s’approprier ses dépenses publiques, et de rationaliser l’utilisation de ses recettes. 

Cependant, le défaite militaire grecque fut perçue à la fois comme un symptôme de déclin et comme un présage de catastrophes latentes. D’aucuns cherchèrent des solutions à travers des éléments qu’ils estimaient pouvoir être source de renouvellement moral de la nation, comme la langue et la religion. La question dite "de la langue" divisait nettement les intellectuels grecs. Les plus conservateurs soutenaient fermement que la katharevoussa, version artificielle et "épurée" du grec, devait demeurer la seule langue utilisée dans l’éducation et l’administration. Les radicaux, pour leur part, estimaient que le grec moderne ou démotiki, langue vernaculaire "populaire" devait se substituer à la katharevoussa, qu’ils jugeaient trop inanimée. Les partisans de la langue démotique étaient soit des nationalistes romantiques, considérant la langue grecque comme l’élément fondamental de l’identité nationale et un moyen animé de transmission de l’esprit "éternel" de la tradition hellénique ; soit des socialistes, pour qui l’utilisation du vernaculaire permettrait de faciliter l’éducation et l’instruction des classes populaires. Les intellectuels et la classe politique se séparèrent donc en deux groupes résolument opposés. Après de multiples querelles, cette question trouva finalement une solution, quand, en 1976, une version modérée de la démotique fut officiellement acceptée comme langue officielle en vigueur. 

Le conflit en Macédoine ottomane était la plus grande préoccupation de l’État. Le "schisme" de l’exarchat bulgare (dû à la sécession arbitraire, en 1871, des diocèses bulgares du patriarcat grec orthodoxe de Constantinople) et le traité de Berlin de 1878 - mettant un terme à la guerre entre la Russie et l’Empire ottoman - semèrent les germes des interventions impérialistes, dissensions et guerres nationales à venir dans les Balkans. Les Grecs, les Bulgares, les Serbes et les Albanais s’affrontaient sur la question du contrôle de l’Église, de l’éducation et de l’armée dans les provinces ottomanes situées en Europe. Par ailleurs, les villageois chrétiens, les métayers pauvres, les petits propriétaires et les bergers furent tous obligés de faire un choix religieux, sous la pression des milices locales. Les bandes bulgares appelées "komitadji" étaient les premières à exercer ce genre de propagande armée. Elles y parvinrent aisément jusqu’à l’insurrection imprudente de 1903 à Ilinden, écrasée par l’armée ottomane dans un véritable bain de sang. Cette défaite provoqua, dans un premier temps, des frictions internes parmi les nationalistes bulgares, et ensuite, une série de représailles sanglantes entre les "suprémacistes", loyaux à la cause nationale bulgare, et les "fédéralistes", prêts à fonder une nation slave macédonienne autonome. Néanmoins, la politique grecque put redorer son blason en élargissant son système d’éducation en Macédoine et en garantissant, avec l’aide des milices armées, la sécurité des villages qui avaient choisi le patriarcat grec contre l’exarchat bulgare. C’est pourquoi, lorsque la "Révolution des jeunes Turcs" gagna du pouvoir en 1908, les Grecs et les Serbes jouissaient, au détriment de la Bulgarie, d’une position favorable en Macédoine. 

La révolte militaire des "jeunes Turcs" promettait une nouvelle promulgation de la constitution ottomane de 1875 et la fin de toute oppression politique, nationale et religieuse au sein du royaume turc. Après une courte période de fraternité intercommunautaire au sein de l’Empire ottoman, le nationalisme agressif des jeunes dirigeants turcs et leur politique de centralisation aliénèrent non seulement les chrétiens de diverses nationalités, mais aussi les nationalistes albanais et arabes. Il fallut peu de temps aux Grecs de l’Empire ottoman et à la riche diaspora pour comprendre qu’il n’y avait pas beaucoup de place pour eux dans le nouvel ordre nationaliste des jeunes turcs. 

En Grèce, la révolution des jeunes Turcs était ressentie comme la dernière d’une longue série d’humiliations nationales. On craignait que cela ne détruise l’espoir de liberté des provinces encore sous le joug ottoman. L’insatisfaction grandissante vis-à-vis des partis politiques et l’atmosphère de défiance et de déchéance morale qui régnait poussèrent un groupe de jeunes officiers à suivre l’exemple des jeunes turcs et à former une "ligue militaire". Ces hommes appelaient à la réorganisation des forces armées, à la démission des princes royaux de tout poste d’autorité militaire et revendiquaient enfin une réforme et un assainissement moral du système politique. Le gouvernement hésita et un coup d’État militaire s’ensuivit, en août 1909. Un sentiment de frustration avait gagné l’opinion à cause de l’urgence des problèmes sociaux. La ligue militaire fit appel à un jeune Crétois libéral, Éleuthérios Vénizélos (1864-1936), pour former un gouvernement qui pourrait amender la constitution de 1864. 

Contrairement à l’avis de ses contemporains, la Grèce ne connut pas de déclin au début du XXème siècle. La croissance extraordinaire de la marine marchande grecque et de son industrie légère ainsi que l’amélioration de son commerce agricole donnèrent, au contraire, un essor formidable à l’économie. En outre, les apports des Grecs de l’étranger (marins et émigrants) permirent à la drachme de regagner le niveau du franc français. Ainsi peut-on affirmer qu’en 1911, le gouvernement Vénizélos tenait sur des bases solides. 

Vénizélos et la dernière phase de l’unification nationale (1909-1924) 

Vénizélos amenda la constitution de 1911, protégea les libertés civiques et favorisa l’indépendance de la justice et de l’administration publique face aux politiques partisanes. En outre, le Premier ministre mit en œuvre une politique englobant une modernisation des institutions et, sur le plan national et local, une réforme des systèmes d’administration, de justice et d’éducation. De nouveaux ministères spécifiques virent le jour, tandis que les politiques de modernisation rationnelle de la justice et de limitation du rôle de l’État dans l’économie étaient appliquées. De manière plus urgente et avec l’aide de la France et de l’Angleterre, l’armée et la marine grecques bénéficièrent d’une amélioration et d’une modernisation de leurs armements. Parallèlement, grâce à une active campagne diplomatique, la Grèce put participer in extremis à une nouvelle entente entre les États balkaniques, à l’encontre l’Empire ottoman. 

"L’Entente balkanique" entre la Grèce, la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie se révéla assez forte pour gagner la première guerre balkanique (1912) contre l’Empire ottoman. En revanche, elle se montra incapable de parvenir à un accord quant à la partition des provinces libérées, dont les populations chrétiennes étaient mixtes. Le gouvernement bulgare, trop confiant de sa supériorité militaire, décida de lancer une attaque surprise contre ses anciens alliés, la Grèce et la Serbie. Ce fut une grave erreur de stratégie qui aboutit à la seconde guerre balkanique, gagnée par la Grèce et ses alliés. À l’issue des deux guerres balkaniques (1912-1913), la Grèce avait doublé de territoire et de population. Elle devait intégrer pour la première fois une population mixte de Slaves et de Valaques chrétiens, d’Albanais, de Turcs, de Romains et de Pomaques musulmans, ainsi que de Juifs séfarades, tandis qu’un grand nombre de Grecs demeuraient hors des frontières. 

Parallèlement, la guerre mondiale qui se préparait engendrait une division de l’Europe en deux camps, qui n’était pas sans influencer la politique grecque. Vénizélos, libéral et modernisateur, représentant la présomptueuse bourgeoisie urbaine d’alors et la riche diaspora grecque, apparaissait comme un fidèle défenseur de la participation de la Grèce à la guerre, du côté des Alliés.  


Eleuthérios Vénizélos

Premier ministre

1910-1915, 1917-1920, 1928-1932

(dirigeant du "gouvernement révolutionnaire" à Thessalonique de 1915 à 1917


L’ancienne élite politique se sentait trahie par le coup d’État de 1909. Elle n’acceptait pas les réformes accélérées engagées par les différents gouvernements Vénizélos, trouva son sauveur en la personne du roi Constantin Ier (1868-1922), le commandant en chef de l’armée grecque, qui avait été très apprécié lors de la double victoire contre la Turquie. Constantin, ancien étudiant de l’académie militaire de Prusse et marié à une princesse de la maison royale de Prusse, était réputé pour sa sympathie à l’égard de l’Allemagne et pour ses opinions très conservatrices. Étant donné qu’une participation active à la guerre du côté de la triple Entente était impossible, il opta pour la plus stricte neutralité et s’attira des alliés inattendus du mouvement grec socialiste pacifiste. Les petits propriétaires ruraux et la petite bourgeoisie de l’ancien royaume appuyèrent sa politique tandis que Vénizélos, fervent partisan de la réforme agraire, était tout particulièrement apprécié par les métayers et les paysans sans terre de Thessalie et des provinces libérées. Mais c’était surtout aux yeux des Grecs "non rachetés", à la fois pauvres paysans ou bourgeois opulents, que Vénizélos était populaire, au point d’inspirer un véritable culte de la personnalité.  

La Grèce était donc profondément divisée sur l’importante question de la participation à la guerre qui s’annonçait. Aucun compromis n’était envisagé. Il s’agissait également d’un clivage socio-politique entre les conservateurs autoritaires et les modernisateurs libéraux de la société grecque. Ce qu’on appela la "dissension nationale" (ethnikos dichasmos) entre libéraux et conservateurs, partisans vénizélistes et anti-vénizélistes, royalistes et républicains, devait perdurer jusqu’à la seconde guerre mondiale. 

En octobre 1915, le roi tenta d’imposer sa politique de neutralité et obligea Vénizélos, récent vainqueur des élections du mois d’août, à démissionner de son poste de Premier ministre. Quelques mois plus tard, Vénizélos forma un "gouvernement insurrectionnel" à Thessalonique, suivant les règles dictées par les Alliés. Cette division nationale avait pris la tournure d’une guerre civile, quoi que de faible intensité. En juin 1917, les Vénizélistes occupèrent Athènes, renversèrent Constantin et le remplacèrent par son second fils, Alexandre. La Grèce, dans le camp des vainqueurs de la première guerre mondiale, pouvait désormais mettre son plan à exécution. Les traités de Neuilly (1919) et de Sèvres (1920) représentèrent un triomphe personnel pour Vénizélos. La Thrace occidentale, sous autorité bulgare depuis 1912, fut rattachée à la Grèce, à l’instar de la Thrace orientale, exception faite de Constantinople. La région de Smyrne, peuplée en partie par des Grecs, se trouvait sous protectorat grec et était autorisée, au terme de cinq années, à décider par référendum de son rattachement au pays. Vénizélos dut également se résoudre à faire des concessions. La province autonome de l’Épire du nord fut rattachée à l’Albanie. En outre, la ratification des traités internationaux fit passer les îles du Dodécanèse (sous autorité italienne depuis 1911), et Chypre (dirigée par la Grande-Bretagne depuis 1878 et officiellement annexée depuis 1914), sous la souveraineté de l’Italie et de la Grande-Bretagne respectivement. Le prix que la Grèce eut à payer pour ce triomphe fut sa participation active à toutes les opérations militaires d’après-guerre des Alliés, en Crimée (1919) et en Asie mineure (1919-1922). 

Mais cette tâche se révéla trop lourde pour un pays dépourvu d’homogénéité ethnique, profondément divisé sur le plan politique et dont la population se lassait de l’état de guerre perpétuel depuis 1912. C’est pourquoi, rétrospectivement, il n’est pas surprenant que Vénizélos ait perdu les élections de 1920. Le roi Alexandre était décédé quelques mois auparavant et le nouveau gouvernement anti-vénizéliste imposa son père à sa succession : l’ancien roi Constantin. En 1920, afin de faire plier la résistance nationale turque menée par Mustapha Kémal Ataturk, l’armée grecque, forte du soutien britannique, lança contre Ankara, une offensive qui échoua. La Grèce se trouva rapidement isolée des ses anciens alliés qui, d’une part, manquaient de confiance en Constantin et, d’autre part, étaient déjà tous parvenus - sauf la Grande-Bretagne - à une entente avec les kémalistes. Affaiblie par dix longues années de conflit, l’armée grecque succomba à une attaque turque, en août 1922. Dans ce conflit, la population grecque-orthodoxe et arménienne d’Asie mineure, qui s’était ouvertement rangée du côté grec, subit de lourdes pertes humaines et matérielles. La présence hellénique en Asie mineure se termina dans le sang, la destruction et l’émigration forcée. Il s’agit là d’un événement qui hantera toujours la mémoire collective de la Grèce, connu sous le nom du "désastre d’Asie mineure".

Dans le traité de Lausanne (juillet 1923), négocié par Vénizélos lui-même, la Grèce fut contrainte d’accepter les conditions de la jeune et victorieuse République de Turquie. Ainsi, l’Asie mineure, la Thrace orientale et les îles d’Imvros et de Ténédos furent cédées à la Turquie. De même, l’ensemble de la population grecque-orthodoxe de Turquie et la population musulmane de Grèce durent se soumettre à un "échange de population" obligatoire. Cette dernière clause sans concession, associée à une clause similaire du Traité de Neuilly (1919) - prévoyant un "échange de populations" volontaire entre la Grèce et la Bulgarie - furent à l’origine de la reconfiguration totale des caractéristiques ethnologiques des pays concernés. Les chrétiens grecs, mais aussi ceux de langue turque d’Anatolie intérieure, durent quitter de force leur terre ancestrale. De même, les musulmans crétois et ceux de langue grecque durent partir, avec les autres musulmans turcs, en direction inverse. Seuls les musulmans turcs et les Pomaques de Thrace occidentale furent dispensés de cet échange obligatoire, en contrepartie de l’autorisation de demeurer en Turquie accordée à l’importante population grecque-orthodoxe de Constantinople. Le traité garantissait les droits de ces deux minorités à une justice sans préjudice, au libre exercice de leur religion, à l’éducation dans leur propre langue et bien sûr, à leurs droits civils, à la pleine sécurité de leur vie et de leurs biens. Aujourd’hui, soixante-quinze ans plus tard, la communauté musulmane de Grèce vit toujours sur ses terres ancestrales, jouissant de tous les droits de la citoyenneté grecque, en plus des droits supplémentaires prévus par le Traité de Lausanne. À l’inverse, sous les incessantes mesures résolument discriminatoires des gouvernements turcs successifs, la communauté grecque de Constantinople, elle, a progressivement perdu de son sens.


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Dernière modification : 11/02/2015