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M. Olivier Clément

 

 

L'Orthodoxie en France

Olivier CLÉMENT

 

Extraits de la communication présentée par Olivier CLÉMENT, historien et théologien orthodoxe, lors de la Journée de l'orthodoxie en France, organisée par l'Assemblée des évêques orthodoxes de France, le 24 mai 2001, dans les locaux de l'UNESCO, à Paris {lire page 1).

Âgé aujourd'hui de 79 ans, Olivier CLÉMENT est professeur à l'Institut de théologie orthodoxe de Paris {Institut Saint-Serge). Auteur d'une trentaine d'ouvrages sur l'histoire, la théologie et la spiritualité orthodoxes, responsable de la rédaction de la revue Contacts depuis 1959, il est l'un des théologiens les plus marquants de l'Église orthodoxe aujourd'hui.

L'Église orthodoxe n'est plus aujourd'hui en France un ensemble sans unité, de communautés exotiques. Elle s'est largement insérée dans la vie religieuse et culturelle de notre pays. [. ..] Ce sont les grandes émigrations de l'entre-deux-guerres qui ont donné consistance à la présence orthodoxe en France.

Les grandes émigrations

En 1920 et dans les années suivantes, des foules de réfugiés russes, fuyant la révolution finalement victorieuse après la guerre civile, arrivent en France. La plupart des intellectuels parlaient français. Les industriels français, d'autre part, faisaient venir par groupes entiers une main-d'oeuvre populaire. D'après les statistiques de la Société des Nations, on peut dire que sur les 2 100 000 Russes qui ont fui leur pays, 400 000 environ se sont alors établis en France. Paris est ainsi devenue la capitale de l'émigration russe. Les quelques églises construites avant 1920 deviennent des paroisses qui adoptent le statut d'associations cultuelles selon la loi de 1905. Mais surtout se multiplient un peu partout, notamment à Paris dans le 159 arrondissement, de petites communautés, émouvantes de foi et de pauvreté, installées dans des garages ou des ateliers. En province, ce sont souvent des paroisses ouvrières, en Lorraine, au pays de Montbéliard, dans les Alpes du Nord, la région du Creusot, celle de Caen. Les intellectuels se regroupent autour de l'Institut Saint-Serge, créé en 1925. Beaucoup de ces paroisses improvisées sont desservies par des hommes tard venus au sacerdoce, la plupart mariés, presque tous mûris par l'apocalypse intra-historique qu'ils ont traversée. [. ..]

L'autre émigration massive, presque contemporaine, fut celle des Grecs d'Asie Mineure, après le désastre de 1922-1923 et 1"'échange des populations". La France accueillit alors plusieurs dizaines de milliers de réfugiés, venant principalement de Smyrne, d'Aïvala, de Brousse, puis de Cappadoce, du Pont-Euxin, de Constantinople. On peut noter trois principaux centres d'implantation: d'abord la région parisienne, avec ses artisans de la confection, de la fourrure, de la chaussure, que le romancier francQ-grec Clément Lépidis a si bien évoqués; puis la région lyonnaise, avec les ouvriers de Saint-Etienne et des Alpes du Nord; enfin et surtout la région de Marseille, où se sont multipliées les paroisses populaires, jusque dans le delta du Rhône. Dans les années 30, fuyant la domination italienne sur le Dodécanèse, sont aussi arrivés en France de nombreux habitants de ces Îles. [. ..]

Depuis 1945, la communauté orthodoxe s'est à la fois diversifiée et largement intégrée dans la société française. L'émigration grecque s'est développée de manière individuelle ou par petits groupes. [...] Depuis la chute du "mur", ceux qu'on appelle les "nouveaux Russes" affluent dans notre pays, renforçant d'une manière inattendue une diaspora qui semblait exténuée. Simultanément, l'immigration orthodoxe s'est diversifiée: avec des Roumains, venus pour des raisons politiques, plus récemment intellectuelles ou économiques, des Serbes très nombreux quittent les convulsions et la pauvreté yougoslaves, des Antiochiens, Libanais et Syriens, fuyant la guerre et l'effondrement économique...

L'insertion dans la société française

Depuis les années 70-80, une mutation s'opère dans les milieux orthodoxes; si l'on met à part l'émigration serbe, on est frappé par leur insertion dans la société française. Beaucoup d'émigrés grecs, très pauvres dans le contexte de la crise économique des années 30, se sont affirmés à force de travail et d'intelligence, certains sont devenus de grands couturiers, des hommes d'affaires ou des commerçants d'envergure. Nombre de leurs enfants et petits-enfants remplissent aujourd'hui des rôles ,de premier plan, médecins, ingénieurs, avocats, grands universitaires. [. ..] Simultanément, l'Eglise grecque, bien épaulée par l'Eglise-mère, qui n'a cessé d'envoyer en France des prêtres et des enseignants, a réussi à garder parmi ses fidèles ouvriers et artisans. Par contre dans les milieux d'origine russe, l'élément prolétarien s'est le plus souvent dissous dans les masses françaises. Pourtant ce sont les orthodoxes d'origine russe et, faut-il ajouter, roumaine, qui jouent le rôle le plus important dans l'intelligentsia orthodoxe française, tandis que quelques milliers de Français de souche sont entrés dans l'orthodoxie. L'institut Saint- Serge s'est ouvert à des étudiants et des professeurs de toutes origines et dispense maintenant son enseignement en français. L'enseignement par correspondance qu'il organise touche environ deux cents personnes, surtout en France.

Devant cette situation, l'Église orthodoxe a réagi de deux manières opposées: la tentation, aujourd'hui avortée, d'organiser systématiquement une "orthodoxie française" ; la lente et prudente évolution vers une coordination des forces traditionnelles, d'abord, mais non uniquement, au niveau épiscopal.

La tentation d'une "orthodoxie française"

De jeunes intellectuels fervents et militants avaient organisé dans l'entre-d,eux-guerres une "Confrérie de Saint-Photius". Face au monolithisme clos et à l'unionisme de l'Eglise catholique d'alors, la Confrérie affirmait l'universalité de l'orthodoxie et sa vocation 1) assumer l'héritage spirituel de la France. La rencontre de la "Confrérie" et d'une "petite Eglise" détachée du catholicisme, et passée par divers milieux "libéraux" et théosophiques, permit la naissance, en 1937, de "l'Eglise catholique orthodoxe de France", ECOF, alors patronnée par le patriarcat de Moscou. Après la seconde guerre mondiale, cette communauté erra de juridiction en juridiction à cause des libertés qu'elle prenait avec l'ecclésiologie et la spiritualité traditionnelles. Elle développa assez vite une idéologie spécifique de type nationaliste et uniate inversée: faire ressurgir la Gaule "orthodoxe" de l'époque mérovingienne, opposer à un catholicisme "romain" un catholicisme orthodoxe proprement français. Elle utilisait une liturgie "gallicane", en fait création hybride, et réunissait presque uniquement des convertis. Elle ouvrait sa communion, d'une manière systématique, aux catholiques et aux protestants, non dans une perspective d'"hospitalité eucharistique" mais comme un moyen de prosélytisme.

Cette communauté, qui compta jusqu'à environ 10 000 membres et bien plus de sympathisants, pénétra assez profondément la société française. [. ..] Pourtant l'ECOF n'allait pas sans dérives sectaires. Elle n'était pas reconnue par les autres évêques orthodoxes établis en France, à cause de son laxisme canonique, de son ecc,lésiologie nationaliste, de certaines fantaisies de son enseignement. Longtemps protégée par l'Eglise de Roumanie, pour des raisons surtout politiques, elle fut abandonnée par elle en 1993 et depuis s'est peu à peu décomposée.

La lente coordination d'une "orthodoxie traditionnelle"

La voie durablement choisie par l'Église orthodoxe en France est donc celle d'une lente coordination des forces, traditionnelles. Avec la venue des nouvelles immigrations, les "juridictions" s'étaient multipliées. L'Eglise grecque est devenue une métropole en 1963, l'Eglise d'origine russe, restée fidèle à Constantinople malgré diverses vicissitudes, est devenue tout récemment un exarchat autonome du patriarcat oecuménique. En 1969-1974 fut créé un diocèse du patriarcat de Serbie, en 1980 un diocèse du patriarcat de Roumanie, en 1980 ce fut aussi le tour du patriarcat d'Antioche. [...]

Simultanément, pour surmonter cet éparpillement ou plutôt le transformer en une richesse multiple, dans les années 60, peu à peu, un groupe de laïcs secondés par des prêtres de grande valeur comme le père Lev Gillet et le père Boris Bobrinskoy, a créé une Fraternité orthodoxe qui réunissait des jeunes de toutes les juridictions, en leur demandant de mettre en commun leurs patrimoines culturels et spirituels. Ouverte aussi peu à peu aux adultes, la Fraternité cherche à favoriser l'amitié entre orthodoxes et l'approfondissement de leur foi. Depuis 1971, elle organise tous les trois ans des congrès de célébration et de réflexion qui réunissent plus de 700 personnes. Le dernier s'est tenu à Paray-Ie-Monial en 1999. La Fraternité a permis aussi l'apparition de fraternités régionales avec leurs propres rassemblements souvent annuels. Comme l'écrit le père Jean Roberti, ces "réseaux transversaux" ont manifesté l'existence de communautés vivantes en province, "ils ont fait comprendre que des laïcs étaient capables de prendre en main l'organisation matérielle des communautés; ils o~t montré à la hiérarchie épiscopale que la francophonie était devenue une réalité" (J.-C. Roberti, Etre orthodoxe en France, Hachette, 1998, p.63).

Dans la plupart des juridictions apparaissent alors des paroisses francophones de rite traditionnel syro-byzantin, une trentaine environ aujourd'hui, à quoi il faut ajouter une dizaine de petites communautés monastiques... Témoignage exemplaire, paisible, de pure prière et accueil. [.. .]

L'épiscopat a tenté de répondre à ces évolutions en se rassemblant d'abord en un Comité inter-épiscopal, ensuite, plus récemment -en 1997 -en une Assemblée d'évêques qui s'est dotée de plusieurs commissions.

Au total, on peut évaluer aujourd'hui le nombre des baptisés orthodoxes en France à environ 300 000, surtout si l'on tient compte des récentes émigrations balkaniques, russes et proche- orientales. A quoi il faudrait ajouter le même nombre d'Arméniens, dont la foi est la même, mais qui restent à part.

Le témoignage orthodoxe en France

L'importance du témoignage orthodoxe en France dépasse de beaucoup l'importance numérique de nos communautés. La première émigration russe, en effet, celle des années 20, a introduit dans ce pays une élite de théologiens et de "philosophes religieux" qui, du reste, parlaient français. La plupart se sont regroupés autour de l'Institut Saint-Serge et de la revue Pout' (le Chemin) dont le responsable était le philosophe Nicolas Berdiaev. Ils ont pu ainsi faire porter fruit à l'étonnant renouveau intellectuel et spirituel qu'avait connu au début du siècle l'intelligentsia chrétienne de Russie, au carrefour de la tradition hésychaste (par les "onomatodoxes", en particulier) et d'une modernité représentée surtout par Dostoïevski et Nietzsche. Un Berdiaev a célébré la personne et la liberté, et marqué le mouvement personnaliste français (le groupe et la revue Esprit, puis Leiris et Moré), un Chestov a fécondé la pensée "existentialiste", notamment celle de Camus. Un Boulgakov a donné au christianisme une dimension cosmique et marqué la théologie d'un père Louis Bouyer et la gnose d'un Henry Corbin.

La génération suivante était née au début du siècle, ses représentants avaient souvent achevé leurs études à la Sorbonne. La plupart ont écrit directement en français. Ils ont réalisé une rencontre décisive entre l'hellénisme chrétien et la théologie russe. Celle-ci a pris pleinement conscience de ses racines patristiques et byzantines. Ainsi s'est élaboré, avec un Lossky, un Florovsky, un Krivochéine, une Myrrha Lot-Borodine, le renouveau néo-patristique et néo-palamite. En même temps, Nicolas Afanassieff formulait son '.ecclésiologie eucharistique", point de départ de l'ecclésiologie de communion qui, aujourd'hui, s'est plus ou moins imposée dans la plupart des confessions chrétiennes. Paul Evdokimov a tenté la synthèse de la grande Tradition ainsi retrouvée et des meilleures intuitions des "philosophes religieux".

La génération suivante, née en France dans les années 1920-1935 a donné une pléiade de grands théologiens néo-patristiques qui ont renouvelé l'approche orthodoxe du dogme et de l'Eglise. [...] Parallèlement, une vocation semblable s'est éveillée dans les milieux grecs, avec surtout la grande oeuvre catéchétique du père Cyrille Argenti. Sont apparus aussi, et c'est très significatif, des penseurs orthodoxes qui étaient ou sont des Français de souche [...]

Après des années d'incertitude liées à l'affaiblissement biologique de l'émigration russe, une relève se précise maintenant avec une pléiade d'hommes jeunes dont -signe des temps -aucun n'est d'origine russe. [...]

Une orthodoxie ouverte

L'avenir reste précaire, comme le souligne la situation en province. Les prêtres manquent, ou sont insuffisamment formés. Parmi les prêtres venus pour un temps de l'étranger, seuls les Roumains et surtout ceux qui poursuivent à Saint-Serge des études de doctorat, sont d'une aide précieuse. Connaissant déjà ou apprenant vite le français, ils s'adaptent de la manière la plus heureuse et peuvent animer, dans la région parisienne, des communautés francophones. Paradoxalement, dans une église qui met si fortement l'accent sur la vie liturgique, beaucoup de paroisses de la province plus lointaine n'ont qu'une liturgie eucharistique par mois, ne parviennent pas à disposer d'un chceur, manquent de toute catéchèse (J.-C. Roberti, op. cit., p. 196). Seuls, le renforcement et l'action vraiment commune de l'Assemblée des évêques pourront remédier à cette situation.

Mais le véritable problème pour les orthodoxes en France est de parvenir à se situer, aussi bien par rapport aux Eglises dont ils sont originellement issus que par rapport aux traditions culturelles et religieuses de la France.

Globalement, en ce qui concerne le premier aspect du problème, on peut dire que ce que l'on a appelé, d'une manière vague et commode, "l'école de Paris" a su unir le se~s de la Tradition et celui d'une libre recherche, a su mettre au service de l'orthodoxie les vertus Intellectuelles de l'Occident. Cette "école" a compris la situation nouvelle des chrétiens dans une société sécularisée et loin d'avoir peur ou de maudire, elle a vu dans cette situation l'appel à une foi plus consciente, plus personnelle, discrètement rayonnante. Pour prendre un exemple précis, les éditions en langue russe YMCA-Press et le témoignage en Russie, où il se rend souvent, de leur directeur, Nikita Struve, ont contribué puissamment à renforcer là-bas le courant, minoritaire certes mais important, d'une orthodoxie ouverte. Plus largement, c'est bien d'un,e telle orthodoxie que nous sommes amenés à porter témoignage, au moment où tant d'Eglises locales accentuent l'autocéphalisme, le ritualisme et la xénophobie.

Une présence respectueuse et discrète

Il importe d'autre part de situer d'une manière juste le témoignage orthodoxe en France. Nous ne devons pas oublier que la France, à la différence des Etats-Unis, est une très vieille terre chrétienne, jusque dans ses divisions: je pense aux trois grands courants de son histoire spirituelle: le courant catholique, celui de la Réforme et l'humanisme républicain et socialiste, souvent évangélique (il suffit de relire Victor Hugo !). De saint Irénée de Lyon au 28 siècle, au Moyen-Âge, avec la théologie cistercienne, les synthèses opposées et complémentaires de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure, et la mystique rhénane qu'aimait tant Vladimir Lossky, la France a fait partie de l'Église indivise"qui ignorait l'usage confessionnel des mots "catholique" et "orthodoxe". Plus tard le ferment de l'Eglise une n'a jamais cessé d'agir dans ce pays! Que l'on pense à Agrippa d'Aubigné et à Pascal, à l'école de spiritualité du 178 siècle, nourrie des Pères grecs, ou encore à la floraison moderne de sainteté, de Benoît Labre, ce fol en Christ, à Thérèse de Lisieux; sans oublier la grande littérature chrétienne du 208 siècle, avec Blois, Péguy, Claudel et Bernanos.

Notre présence ici doit donc être respectueuse et discrète, pour un approfondissement commun. L'icône, la "prière de Jésus", certains aspects de la liturgie syro-byzantine, se sont répandus spontanément, et nous aidons à les faire mieux comprendre, tout en nous ouvrant de notre côté à l'héritage et aux recherches d'une spiritualité vivante et de tant d'interrogations concernant l'engagement des chrétiens dans la société contemporaine. Si nous pouvons aider les chrétiens d'Occident à retrouver pleinement leurs racines, ils nous aideront, de leur côté, à comprendre que tout n'a pas été dit, qu'on ne peut se contenter de répéter les Pères, que l'Esprit souffle toujours pour que la Tradition, si nous voulons qu'elle reste vivante, soit créatrice. ..Certes, on nous traitera, ici ou là de "modernistes", mais c'est le risque même de la vie. L'Assemblée des évêques orthodoxes de France évoluera sans doute dans un sens quelque peu synodal. Si l'avenir est sans doute dans l'organisation d'une Église locale, ce ne pourra être que d'une manière originale. Originale parce que nous re sommes pas ici, je viens de le dire, en pays de mission, et parce que ce n'est pas une seule Eglise autocéphale que nous devons représenter, mais toute l'orthodoxie, dans sa riche diversité, et compte tenu de la "sollicitude" de Constantinople pour les communautés de la diaspora. Je sais que ces derniers mots irriteront certains. Qu'ils considèrent plutôt l'assaut multiple actuellement livré au christianisme, et nos petites querelles intérieures leur sembleront dérisoires. Est-il vrai que le Christ est ressuscité ? Ou sommes-nous des menteurs qui se contentent de bien chanter ? Si le Christ est vraiment ressuscité, un peu en nous aussi, si peu que ce soit, alors soyons assurés que quelles que soient les difficultés, l'amour et l'intelligence vaincront.

(Le titre et les intertitres sont de la rédaction du SOP)


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Dernière modification : 11/02/2015