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Poème de Solomos

 

 

 

DITHYRAMBE SUR LA LIBERTÉ

(Traduction de Stanislas Julien, 1825)

1. Je te reconnais au tranchant de ton glaive redoutable; je te reconnais à ce regard rapide dont tu mesures la terre.

1. Σε γνωρίζω από την κόψη του σπαθιού την τρομερή,

Σε γνωρίζω από την όψη που με βία μετράει τη γη.

2. Sortie des ossements sacrés des Hellènes, et forte de ton antique énergie, je te salue, je te salue, ô Liberté !

2. Απ’ τα κόκαλα βγαλμένη των Ελλήνων τα ιερά,

Και σαν πρώτα ανδρειωμένη, χαίρε, ω χαίρε, Ελευθερία !

3. Depuis longtemps tu gisais dans la poudre, couverte de honte, abreuvée d'amertume, et tu attendais qu'une voix généreuse te dît : « Sors de la tombe! »

3. Έχει μέσα εκατοικούσες πικραμένη, εντροπαλή,

Κι’ ένα στόμα ακαρτερούσες, έλα πάλι, να σου πη.

4. Combien il tardait ce jour tant désiré ! Partout régnait un morne silence; les coeurs étaient glacés de crainte, et comprimés par l' esclavage.

4. Άργειε νάλθη εκείνη η μέρα, και ήταν όλα σιωπηλά,

Γιατί τάσκιαζε η φοβέρα και τα πλάκωνε η σκλαβιά.

5. Malheureuse! il ne te restait que la triste consolation de redire tes grandeurs passées, de les redire d'une voix entrecoupée de sanglots.

6. De jour en jour tu attendais le cri de l'indépendance, et tu te meurtrissais le sein dans ton désespoir.

7. Tu te disais: Ah! quand repousserai-je de ma tête le poids de l'infortune! Et, d'en haut, l'on te répondait par des pleurs, des gémissements et des chaînes.

8. Alors tu élevais ton regard obscurci par les larmes; et sur la robe découlaient des flots de sang, le sang des Grecs !

9. Sous un vêtement ensanglanté, tu sortis, je le sais, d'un pas furtif et silencieux, pour aller mendier l' assistance des nations étrangères.

10. Seule tu as entrepris ce voyage pénible, seule tu es revenue: qu'il est difficile d'ouvrir les portes où frappe la main de la misère !

11. L'un versa dans ton sein quelques larmes généreuses, mais nulle consolation. L'autre vingt fois te promit du secours, et te rendit victime d'une horrible déception.

12. D'autres, hélas! ravis de tes malheurs, s'écriaient: Va chercher tes enfants... Va, disaient les cruels !

13. Tu recules d'horreur, et, d'un pas rapide, tu vas fouler la pierre ou le gazon qui porte encore les traces immortelles de ta gloire.

14. Tu inclines languissamment ta tête chargée de douleurs, comme le malheureux qui heurte à la porte de l' opulence, et pour qui la vie n'est qu'un pénible fardeau.

15. Oui: mais maintenant pleins d'une noble ardeur, tous tes enfants combattent en héros, et cherchent avec un infatigable courage la victoire ou la mort.

16. «Sortie des ossements sacrés des Hellènes, et forte de ton antique énergie, je te salue, je te salue, ô Liberté! »

17. À peine le ciel voit-il tes efforts magnanimes; ce ciel qui, sur le sol où tu reçus le jour, faisait croître pour tes ennemis des fleurs et des fruits ;

18. Il brille pur et serein, et du sein de la terre s'échappe une voix formidable à laquelle répondent les accents belliqueux de Rhigas (1).

19. Toutes tes contrées te saluent par de vives acclamations, et les bouches épanchent avec enthousiasme les brûlants transports du coeur.

20. Les îles de la mer Ionienne frappent l' air de leurs cris, et élèvent les mains en signe d'allégresse:

21. Quoique chacune d'elles soit chargée de fers rivés avec art, et porte sur le front le sceau d'une liberté mensongère.

22. La patrie de Washington s' est émue jusqu ' au fond de l' âme, et s ' est rappelé les chaînes qui l'avaient accablée.

23. Le Lion (a) espagnol rugit du haut de sa tour, comme s'il disait «je te salue» ; et il agite son horrible crinière.

24. Le Léopard de l' Angleterre frissonne de crainte, et, tout à coup, porte vers les confins de la Russie sa colère menaçante.

25. Il montre, à l'impétuosité de ses mouvements, sa force redoutable, et lance sur les flots de la mer Égée un regard étincelant.

26. Il te découvre aussi du haut des nues, l'oeil perçant de l' Aigle qui nourrit ses serres et ses ailes des entrailles de l 'Italie.

27. Acharné contre toi par une haine éternelle, le monstre fait entendre sans relâche sa voix glapissante, et épuise tous les moyens de te nuire.

28. Mais toi, tu ne songes qu'à trouver un théâtre pour tes premiers exploits, et dédaignant de répondre, tu écoutes sans t'émouvoir ses torrents de blasphèmes.

29. De même un vaste rocher laisse l'impur flot des mers inonder son pied inébranlable d'une impuissante écume.

30. De même il laisse la pluie, la grêle et la tempête battre follement son immense, son éternel sommet.

31. Malheur, malheur à celui qui, tombé sous ton glaive, voudra t'opposer une opiniâtre résistance!

32. Dès que la lionne s'aperçoit de l' absence de ses nourrissons, elle rôde, elle s'élance, elle a soif de sang humain.

33. Elle court, elle vole à travers les bocages, les vallons, les collines, et promène en tous lieux l'horreur, la solitude et la mort.

34. La mort, la solitude et l'horreur signalent aussi ton passage, et le cimeterre hors du fourreau ne fait qu'enflammer ta valeur.

35. Mais déjà s'élèvent devant toi les murs de la malheureuse Tripolitza, déjà tu brûles de les abattre sous les foudres de la terreur.

36. On voit, à ton oeil magnanime, que tu es sûre de la victoire, quoiqu'elle renferme des milliers de soldats, et toutes les ressources de la guerre.

37. Leur marche imposante, leurs vastes frémissements annoncent une multitude sans nombre; entends-tu les menaces intarissables des hommes et des enfants (2)?

38. «- À peine vous restera-t-il (infidèles) quelques yeux, quelques « bouches pour pleurer et plaindre les tristes victimes de la guerre. »

39. L'ennemi s'avance; Bellone allume ses foudres grondantes, le fusil brille, et lance l'éclair, le glaive étincelle et promène la mort dans les rangs.

40. Pourquoi le combat a-t-il été si court? Pourquoi a-t-on versé si peu de sang? Je vois l'ennemi s'enfuir et monter en désordre à la forteresse (3).

41. Compte... Ils sont innombrables, les fuyards qui, entraînés par la crainte, se laissent couvrir de honteuses blessures jusqu' au pied de leur citadelle.

42. «Allez-y attendre votre mort inévitable. La voici... elle vous presse, « elle vous frappe: répondez dans l'ombre de la nuit (4). »

43. Ils répondent; le carnage commence avec un nouvel acharnement, et l'écho des collines lointaines répète avec effroi le tumulte de la mêlée.

44. J'entends le bruit sourd des tubes homicides, j'entends le choc des épées, j'entends le fracas des poutres, j'entends les coups de hache, j'entends les grincements de dents.

45. Ah! qu'elle était terrible cette nuit dont le souvenir seul porte le frisson dans l'âme ! Elle menait à sa suite le sommeil; mais c'était le cruel sommeil de la mort.

46. L'heure, le lieu de la scène, les cris, le tumulte, la rage impitoyable des combattants, les torrents de fumée, -

47. Le fracas du bronze, et les ténèbres épaisses que sillonnaient d'affreux éclairs, représentaient l'enfer entrouvrant ses abîmes pour dévorer la race musulmane.

48. C'était l'enfer même... On vit paraître des milliers d'ombres hideusement dépouillées, des filles, des vieillards, des jeunes gens, des enfants encore à la mamelle.

49. On vit fourmiller, comme de noirs essaims, tout le cortège des morts, semblable au voile lugubre qui suit l'homme à sa dernière demeure.

50. La terre vomissait à flots pressés les mânes de tous ceux qui avaient été les victimes innocentes de la fureur des Turcs.

51. Aussi nombreux sont les épis que l'automne fait tomber sous la faux du moissonneur. Ils couvraient presque toutes les contrées d'alentour.

52. À la lueur d'un astre incertain et lugubre, ils se mêlent, ils se confondent, et montent à la citadelle entourés du silence de la mort.

53. Ainsi lorsque, dans la plaine, le pâle croissant des nuits laisse échapper parmi d'épais bocages sa lumière faible et douteuse;

54. Si le vent vient à frémir à travers les flexibles arbrisseaux. les ombres que réfléchissent les branches légères flottent dans une continuelle agitation.

55. D'un œil livide, ils cherchent les lieux où le sang s'est figé, et dansent avec des cris rauques et plaintifs sur la plaine abreuvée de carnage.

56. Au milieu de ces funèbres ébats, ils s'élancent dans les rangs des Grecs, et appuient sur leur sein une main sèche et glacée.

57. Ce toucher magique pénètre leurs entrailles, et en arrache la douce compassion pour y faire siéger une dureté impitoyable.

58. C'est alors que le combat s'allume avec une nouvelle fureur, comme lorsque l'aquilon vient troubler par ses ravages la sérénité des mers.

59. Une grêle de coups pleut de toutes parts; chaque blessure portée par un brave est une blessure à mort: une seconde serait inutile.

60. Chaque guerrier est inondé de sueur: on dirait que leur âme indignée brûle de rompre ses liens et de prendre son essor.

61. Leur coeur palpite dans leur sein d'un mouvement lent et silencieux, mais leur bras n'en devient que plus agile et plus rapide,

62. Il n'est plus pour eux de ciel, de terre, de mer; tout l'univers est concentré dans le théâtre de leurs exploits.

63. À voir la fureur qui règne dans cette lutte orageuse, l'on dirait que, d'un côté et de l'autre, il ne restera pas un homme vivant.

64. Regarde: les bras désespérés sèment partout la mort, et la terre n'offre que des débris sanglants de mains, de pieds et de têtes, -

65. Des épées, des gibernes, des cerveaux épars, des crânes fracassés, et des poitrines palpitantes.

66. Les guerriers ne font aucune attention au massacre, et marchent toujours en avant. Arrêtez! arrêtez jusqu'à quand serez-vous altérés de carnage!

67. Ils ne quittent leur poste qu'en tombant percés de coups, et se montrent si insensibles à la fatigue, qu' on dirait que l'action commence.

68. Les infidèles devenus moins nombreux implorent en vain leur prophète, et les chrétiens leur répondent en murmurant l'arrêt de leur trépas.

69. Les Grecs braves comme des lions, se battaient en criant toujours feu, et la race impie des Turcs se dispersait devant eux en hurlant toujours allah!

70. Partout régnait la crainte et la terreur; partout retentissaient les cris, les pleurs et les sanglots; partout un épais brouillard couvrait des victimes expirantes.

71. Ils étaient si nombreux! Le plomb meurtrier ne résonnait plus à leurs oreilles glacées; tous, tous étaient étendus sans vie à la quatrième aurore.

72. Les flots de sang grossissent comme un fleuve, et roulent dans les vallons, et les prairies innocentes s'abreuvent de sang au lieu de rosée.

73. Doux zéphyrs, messagers de l' aurore, vous ne caressez plus le croissant des infidèles (5) ; agitez, agitez mollement la bannière du Christ.

74. « Sortie des ossements sacrés des Hellènes, et forte de ton antique « énergie, je te salue, je te salue, ô Liberté! »

75. Déjà je vois se dérouler devant moi les plaines de Corinthe. Le soleil ne brille pas seul à travers les platanes, il n'éclaire pas seul les ondes et les domaines de Bacchus.

76. Les airs tranquilles ne résonnent plus maintenant des sons innocents de la flûte et du joyeux bêlement des agneaux.

77. Des milliers de soldats accourent à pas pressés, comme les flots impétueux qui viennent envahir le rivage. Mais le nombre des ennemis n'effraie pas les braves.

78. Ô trois cents Spartiates! levez-vous, revenez parmi vos enfants: vous verrez combien ils ressemblent à leurs glorieux pères.

79. Tous les infidèles redoutant leur valeur, se précipitent en tumulte dans les murs de Corinthe, et disparaissent d'ici comme une ombre légère.

80. À la voix de l'ange exterminateur, la Famine et la Peste se promènent ensemble sous la forme d'un squelette livide et décharné.

81. La Mort frappe en tous lieux et jonche les campagnes flétries des misérables restes de la fuite et du carnage.

82. Et toi, divine, immortelle Liberté, à qui rien n'est impossible, tu te promènes toute sanglante sur la plaine homicide.

83. Au sein de l'ombre, je vois (6) de jeunes filles plus blanches que les lis qui se tiennent par la main, et forment une danse légère.

84. Dans leurs joyeux mouvements, elles tournent avec grâce leurs yeux brillants d'amour, et abandonnent au gré du zéphyr les boucles noires et dorées de leur chevelure.

85. Mon âme tressaille d'allégresse en pensant que leur sein virginal épure et prépare le lait généreux de la valeur et de la liberté.

86. Étendu sur la pelouse émaillée de fleurs, je ne puis soutenir ma coupe écumante, et, à l'exemple de Pindare, je mets mon bonheur à chanter la Liberté.

87. « Sortie des ossements sacrés des Hellènes, et forte de ton antique « énergie, je te salue, je te salue, ô Liberté! »

88. Tu entras dans Missolonghi le jour du Christ, le jour où les arbres du désert se couvrirent de fleurs (7) pour le Fils du Très-Haut.

89. Devant toi la Religion marchait avec sa croix étincelante, et agitait d'un air majestueux cette main divine qui ouvre le ciel.

90. Viens, te dit-elle, Liberté chérie; tiens-toi debout sur ce rempart; et te donnant un doux baiser, elle entre dans le temple (8).

91. Elle s'approche de l'autel, et l'encens fumant de toutes parts se condense autour d'elle, et l'environne d'un nuage de parfums.

92. Elle entend les pieux cantiques qu' elle-même a composés; elle voit mille flambeaux répandre devant les saints des torrents de lumière.

93. Mais quels sont ces guerriers qui s'avancent avec un tumulte effrayant, et agitent leurs armes éblouissantes ? -Tu franchis les degrés du temple...

94. Ah! cette lumière qui lance au loin de vives étincelles et te couronne de rayons aussi brillants que ceux du soleil, n'a point une origine terrestre.

95. Ton front, tes yeux, ta bouche répandent un éclat resplendissant; tes mains, tes pieds, tout ce qui t'entoure n'est qu'un faisceau de lumière.

96. Tu lèves ton glaive redoutable, tu fais trois pas, et t'agrandissant comme une tour superbe, tu frappes au quatrième.

97. Tu t'avances, et d'une voix persuasive: «C'est aujourd'hui, infidèles, «c'est aujourd'hui qu'est né le Sauveur du monde.

98. «Lui-même l'a dit. Écoutez: Je suis le commencement et la fin (9). «Prosternez-vous: où trouverez-vous un asile, si je m'arme de ma colère?

99. «Je vais verser sur vous des feux impérissables, qui vous feront « regarder comme une douce rosée ceux que je vous réserve au fond des «abîmes.

100. «Ils consument, ainsi qu'un aride éclat de chêne, les monts jusqu'à leur «racine, les régions d'une hauteur immense, les villes, les animaux, « les forêts et les hommes.

101. «Ils dévorent tout l'univers; et il n'en reste pas un souffle, hors celui « du vent funèbre qui souffle sur ses cendres légères ».

102. On te demandera: Es-tu la fille de la colère divine ? Quel mortel osera se flatter de te vaincre ou de se mesurer avec toi ?

103. La terre sent la force de ton bras redoutable, qui doit moissonner toute la race musulmane.

104. La mer la reconnaît aussi; elle écume, et, semblable au lion rugissant, épouvante l'oreille d'un sourd et vaste murmure.

105. Malheureux! quelle fureur vous entraîne dans les flots de l'Achéloüs (10)? Espérez-vous, par d'habiles efforts, vous dérober à la poursuite de vos ennemis ?

106. Tout-à-coup le fleuve a gonflé ses ondes, et vous y avez trouvé un tombeau avant de trouver le trépas.

107. Tous les ennemis hurlent, rugissent, blasphèment, et leur gorge où les flots s'engloutissent exhale avec un rauque bouillonnement de furieuses imprécations.

108. D'innombrables coursiers glissent et chancèlent, se dressent au milieu du torrent, hennissent de frayeur, et marchent sur le corps de leurs maîtres expirants.

109. L'un, comme s'il voulait trouver son salut, tend la main vers son compagnon; l'autre se déchire lui-même et meurt en proie à sa propre fureur.

110. Combien de têtes désespérées, roulant des yeux hagards, s'élèvent vers le ciel pour la dernière fois !

111. L' Achéloüs augmente sa première impétuosité; l'on n'entend plus de hennissements, de fracas, de soupirs, ni d'imprécations.

112. «Puissé-je entendre gronder ainsi le vaste Océan, et le voir engloutir « sous ses ondes toute la race musulmane !

113. «Puisse la céleste vengeance pousser au pied des sept «collines où s'élève Sainte-Sophie tous les corps nus, inanimés, «et meurtris contre les rochers!

114. «Puisse le Sultan (11) les voir tous hideusement amoncelés, et venir « lui-même recueillir leurs débris !

115. «Que chaque pierre devienne un tombeau! que parmi eux la Religion « et la Liberté se promènent à pas lents et comptent les victimes! »

116. Tantôt un cadavre ennemi s'élève tout gonflé au-dessus des eaux, tantôt un autre s'enfonce dans l'abîme et disparaît sans retour.

117. Le fleuve se grossit et s'irrite toujours davantage; de plus en plus s'augmentent le bruissement et les monceaux d'écume.

118. Ah! que n'ai-je maintenant les accents de Moïse! Au moment où la mer engloutissait les infidèles, -

119. Il remercia Dieu d'une voix solennelle en présence des vagues mugissantes, et un peuple innombrable répétait ses actions de grâces.

120. La soeur d'Aaron, la prophétesse Marie, accompagnait des sons harmonieux du tambour ces touchants concerts (12).

121. Toutes les jeunes vierges tenant aussi des tambours chantaient couronnées de fleurs, et frappaient la terre de leurs pas cadencés.

122. «Je te reconnais au tranchant de ton glaive redoutable, je te reconnais « à ce regard rapide dont tu mesures la terre.»

123. Tous les humains savent que le continent ne te vit jamais trembler ; la mer non plus ne t'est point étrangère.

124. Ce fougueux élément étend sur la terre ses flots immenses, et l'entoure d'une humide ceinture; il est ta brillante image.

125. Il s' enfle, il s' agite avec un bruissement qui fait frémir l' oreille. Alors chaque vaisseau voit de près le danger et cherche son salut dans le port.

126. Bientôt le calme renaît, et de nouveau offre à l'oeil charmé l'éclat du soleil et les riches couleurs de la voûte azurée.

127. «Tous les humains savent que le continent ne te vit jamais trembler; « la mer non plus ne t'est point étrangère. »

128. Devant toi passent des milliers de vaisseaux, voguant à pleines voiles, et dont les mâts innombrables semblent couvrir la mer d'une vaste forêt.

129. Tu avances tes forces navales, et quoiqu'elles ne soient pas nombreuses, ton ardeur guerrière te suffit pour disperser les uns, pour prendre et brûler les autres.

130. Je te vois observer, d'un oeil ardent, deux énormes vaisseaux (13), et lancer sur eux les foudres de la mort.

131. Ce rapide tonnerre s'allume, s'étend, s'enflamme, éclate avec fracas, et colore la mer d'une teinte sanglante.

132. Tous les chefs périssent sans qu'un seul échappe au naufrage. Réjouis-toi, ombre vénérable du patriarche jeté dans les flots par les infidèles.

133. Les amis et les ennemis s' étaient secrètement rassemblés le jour de la résurrection du Christ, et d'une lèvre tremblante se donnaient mutuellement le baiser de paix.

134. Il ne les foule plus maintenant, ces verts lauriers (14) dont vous avez jonché son passage; elle ne vous bénit plus cette main auguste que vous avez baisée tant de fois.

135. Pleurez tous: l'Église a perdu son chef vénéré; pleurez, pleurez : il a subi l' infâme supplice réservé aux assassins !

136. Il tient ouverte cette bouche sainte qui, peu d'heures auparavant, avait reçu le corps et le sang du Sauveur. On dirait qu'elle laisse échapper -

137. Les terribles malédictions que, quelques instants avant son indigne trépas, il avait lancées contre ceux qui, pouvant combattre, refuseraient de prendre les armes.

138. Je l'entends: elle gronde, elle éclate sans cesse sur la mer et sur la terre, et avec un sourd murmure elle allume les foudres célestes.

139. Mon coeur palpite de crainte... Que vois-je ! La déesse, d'un air sévère, me fait signe du doigt et m'impose silence.

140. Trois fois elle promène sur l'Europe ses regards inquiets, puis s'adresse à la Grèce, et commence en ces mots :

141. «Ô mes braves enfants! les combats ne vous offrent que plaisir, « et jamais vous ne pliez un genou timide devant le danger.

142. «Loin de vous recule avec effroi toute puissance ennemie; mais « il en reste une que vous n' avez pu vaincre, et qui flétrit vos lauriers.

143. «Une seule qui, lorsque vous revenez bouillants comme des lions, « et fatigués de la victoire, vous tourmente, hélas! par son tyrannique « empire :

144. «La Division, dont la main perfide tient un sceptre éblouissant qu'elle « offre à chacun avec un doux sourire.

145. «Ce sceptre qu'elle vous montre brille, il est vrai, d'un éclat séduisant; «mais ne le touchez pas; il vous inonderait de larmes sanglantes !

146. «Ô magnanimes guerriers! ne permettez pas à l'Envie de dire que votre « bras dénaturé frappe le sein d'un frère.

147. «Ne souffrez point que les nations étrangères disent avec raison : «s'ils se détestent entre eux, ils sont indignes de la liberté.

148. «Bannissez ces sinistres pensées: les héros qui s'immolent pour «la religion et pour la patrie reçoivent la même récompense.

149. «Je vous en conjure par ce précieux sang que vous prodiguez pour « la patrie et pour la religion, aimez-vous avec tendresse, embrassez- « vous comme des frères.

150. «Songez plutôt, songez à ce qui vous reste à conquérir: « si vos coeurs sont unis, toujours la victoire marchera sur vos traces.

151. «Ô guerriers d'une immortelle valeur! arborez l'étendard de la croix, « et criez d' une voix unanime: « Regardez ici, rois et potentats !

152. « Voici le signe sacré, objet de vos hommages; c'est pour lui que, dans cette «lutte cruelle, nous avons répandu le sang dont nous sommes couverts.

153. «L'impie musulman le foule aux pieds, et le charge d'éternelles « injures; il égorge vos enfants, il insulte à votre foi.

154. «C'est pour cette croix auguste que des milliers de Chrétiens ont versé «leur sang innocent qui crie vengeance du sein de la nuit.

155. «Ne l'entendez-vous pas, images du Très-Haut, cette voix déchirante ? «Les siècles ont passé, et elle ne s'est pas tue un seul instant.

156. « Ne l' entendez-vous pas ? Elle retentit en tous lieux comme celle «d' Abel! Ce n'est point le souffle de la brise légère qui soupire « à travers le feuillage.

157. «Que ferez-vous ? Nous laisserez-vous établir la liberté, ou la «détruirez-vous par des raisons politiques ?

158. « Si tel est le but de vos projets, voici devant vous la croix: venez, « accourez, rois et potentats; c'est ici que doivent frapper vos coups. »

NOTES DU POÈTE

1. Allons, enfants de la Grèce... (Début de l'ode patriotique de Rhigas). 

2. Alors tout le monde prit les armes depuis quatorze ans et au-dessus.

3. Tripolitza est entourée de murs; mais elle n'a pas de forteresse. Par le mot κάστρον, le poète entend la grande Tabia de la ville, qui est une espèce de citadelle.

4. Quoiqu'il fît jour lors du sac de Tripolitza, le poète a suivi l'opinion commune répandue alors, qui était que la prise de cette ville eut lieu à trois heures après minuit.

5. Tout le monde sait que le croissant de la lune est représenté sur les étendards des Turcs.

6. Lord Byron, dans Don Juan (canto III, & LXXXVO, stanza 16), introduit un poète grec, qui tient une coupe, et dans le désespoir et la douleur que lui inspire l'esclavage de sa patrie, s' écrie entre autres choses :

Our virgins dance beneath the shade.-

I see their glorious black eyes shine;

But gazing on each glowing maid,

My own burning tear-drop laves,

To think such breasts most suckle slaves.

Nos jeunes vierges dansent sous l'ombrage. -Je vois leurs yeux noirs briller d'un vif éclat; -mais tandis que j'admire leurs grâces séduisantes, -une larme brûlante roule sur mes joues, -en pensant que leur noble sein doit nourrir des esclaves.

Il y a un an que cet ouvrage est écrit. Depuis ce temps le poète prépare un chant funèbre sur la mort de lord Byron.

7. Que le désert se réjouisse, qu'il fleurisse comme un lis (Isaïe, ch. XXXV).

8. Il est vrai que les Turks s' avancèrent contre Missolonghi à la pointe du jour de Pâques ; mais il n'est pas vrai, comme le bruit s'en répandit alors, que les églises fussent ouvertes. Elles furent au contraire fermées, afin que les Grecs ne songeassent qu'à combattre.

9. Il me dit: «Je suis l'alpha et l'omega, le commencement et la fin.» (Apocalyp. ch. XXI).

10. Les circonstances du passage du fleuve, du combat qui eut lieu le jour de Noël, et du siége de Missolonghi, se trouvent répandues dans l'histoire de Spyridon Tricoupis, ami intime du poète. Cette histoire enrichira bientôt notre langue et notre littérature.

11. (Il y a dans le grec le frère de la Lune). C'est un des titres du sultan.

12. Exod. ch. XV.

13. L'incendie de la frégate du capitan-pacha, et d'un autre vaisseau, près de Ténédos, le 29 octobre.

14. Les Chrétiens de l'église d'Orient ont coutume de répandre des lauriers dans les églises le jour de Pâques.

a. Les armes d’Autriche sont un aigle à deux têtes; celles d'Espagne deux châteaux et deux lions écartelés, et celles d’Angleterre trois léopards.


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Dernière modification : 11/02/2015