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Immigration.
La frontière gréco-turque est le nouveau point d’entrée des
irréguliers en Europe.
Clandestins
: la brèche grecque
Entre janvier
et octobre 2010, 90 % des entrées illégales en Europe ont été
enregistrées en Grèce, membre de l’espace Schengen depuis 1992.
Cette frontière est une brèche béante où s’engouffrent des
dizaines de milliers de clandestins venus d’Asie ou d’Afrique. «
Le flot de gens qui franchissent clandestinement la frontière a pris
des proportions alarmantes, s’inquiète Cecilia Malmström, la
commissaire européenne aux Affaires intérieures. La Grèce n’est
manifestement pas capable de maîtriser la situation par elle-même. »
Cette
situation est une des conséquences de l’efficacité du dispositif mis
en place par Frontex (Agence européenne pour la gestion de la
coopération opérationnelle aux frontières extérieures) pour la
surveillance des frontières maritimes de l’Union autour des îles
espagnoles, italiennes et maltaises. En 2010, les passages clandestins
ont chuté de 99 % aux Canaries, de 98 % à Malte, de 65 % en Italie.
Les passeurs ont été contraints de se rabattre sur d’autres routes.
Le
gouvernement grec a fourni des chiffres alarmants : 128 000 clandestins
ont afflué en Grèce l’an dernier. « Sur les onze premiers mois
de 2010, 50 000 clandestins ont pénétré chez nous uniquement en
provenance de Turquie, dont 43 500 par la frontière gréco-turque
délimitée par le fleuve Évros », détaille Christos Papoutsis,
ministre de la Protection du citoyen, chargé de l’immigration. Le
nombre d’interceptions à proximité des îles turques a en revanche
baissé de 80 % en un an.
Long d’environ
150 kilomètres sur le territoire grec, le fleuve Évros – qui, dans
sa partie bulgare, se nomme la Maritza – est une passoire. De janvier
à septembre 2010, les passages ont augmenté de 369 % par rapport à
2009. Large de cinq kilomètres, son franchissement n’est pas sans
risque : 44 immigrants y sont morts l’an dernier. Le 7 janvier encore,
deux clandestins s’y sont noyés. Pour éviter trop de dangers, les
candidats à l’eldorado européen préfèrent utiliser un passage plus
sûr et moins risqué : une portion de territoire de 12,5 kilomètres de
large, parsemée de quelques miradors, à proximité de la ville turque
d’Edirne : le triangle de Karaagaç.
À cet
endroit, le fleuve Évros s’incurve vers le territoire turc, y forme
une boucle puis revient le long du tracé de la frontière avec la
Grèce. Les migrants connaissent l’endroit et franchissent le fleuve
à pied, en traversant un pont. De l’autre côté, ils sont encore en
Turquie. Ils n’ont alors plus qu’à attendre la nuit ou le
brouillard pour franchir rapidement le no man’s land. Au-delà,
s’ils réussissent, ils atteindront la petite ville grecque d’Orestias,
dans la campagne de Thrace, à l’extrême nord-est de la Grèce. En
2010, pas moins de 32 500 arrestations ont été effectuées sur cette
bande de terre. C’est le quart des entrées illégales dans toute l’Union
européenne.
La Grèce se
dit débordée, submergée par ce flot de clandestins. Elle a lancé un
appel au secours aux Vingt-Sept à l’automne dernier. Début novembre,
elle obtenait le déploiement d’une force d’intervention rapide de
Frontex : 175 gardes-frontières sont à pied d’oeuvre le long de la
frontière gréco-turque. En un mois, les arrivées ont été réduites
de 7 586 à 4 270. Treize passeurs ont été arrêtés.
Ce n’est
pas assez pour le gouvernement socialiste de Georges Papandréou. Pour
colmater cette brèche au plus vite, la Grèce a donc annoncé le 1er
janvier son intention de réagir. « Pour tenter de réguler le flux
d’immigrés clandestins, nous allons procéder à l’installation d’infrastructures
visant à dissuader les entrées illégales le long de 12,5 kilomètres
de frontière terrestre sur l’Évros », explique le ministre
Christos Papoutsis. Doté de caméras thermiques, actives vingt-quatre
heures sur vingt-quatre, et de capteurs ultra-sensibles, ce mur s’inspirera
des modèles déjà en service dans les enclaves espagnoles de Ceuta et
Melilla, au nord du Maroc. Il devrait être achevé en mars.
Ce projet de
"mur de défense" a été fraîchement accueilli à Bruxelles.
Michele Cercone, porte-parole de la commissaire Cecilia Malmström, l’a
dit : « Les murs ou les grillages sont des mesures à court terme
qui ne permettent pas de s’attaquer de manière structurelle à la
question de l’immigration clandestine. » Kaiti Kechayoglou,
responsable en Grèce du haut-commissariat de l’Onu aux Réfugiés
(HCR), a donné de la voix : « Chaque État a le droit de contrôler
ses frontières, mais le fait de construire un mur ne règle que très
rarement de façon radicale les problèmes. »
Christos
Papoutsis balaie ces critiques, au nom de la responsabilité européenne
: « Ceux qui accusaient la Grèce d’être incapable de garder ses
frontières conformément à la Convention de Schengen, s’érigent
aujourd’hui en détracteurs, tout simplement parce que la Grèce veut
faire ce qui est évident, renforcer le contrôle de ses frontières. »
Le ministre
grec a reçu le soutien de Laurent Wauquiez, ministre français des
Affaires européennes. « La société grecque a dépassé ses
limites en matière de capacité d’accueil des migrants clandestins, poursuit
Christos Papoutsis. La Grèce n’en peut plus. » Le quotidien Kathimerini
a expliqué de son côté que « le refus des Turcs d’accueillir
les migrants renvoyés par la Grèce a joué un rôle déterminant dans
la décision du gouvernement grec ». La convention européenne
Dublin II stipule en effet que les clandestins sont renvoyés dans le
premier pays de l’Union par lequel ils ont transité.
Après la
Grèce, ce sera au tour de la Bulgarie
Désormais
seul point d’accès en Europe, la Grèce demande à ses partenaires de
supporter une partie du fardeau. Sans grand succès pour l’instant.
Les candidats à l’exil proviennent majoritairement d’Afghanistan, d’Afrique,
d’Irak, du Pakistan. Certains ont payé jusqu’à 5 000 euros pour
atteindre la Turquie. D’autres ont simplement acheté un billet d’avion.
Cet afflux s’explique aussi par la stratégie de développement
économique de la Turquie en Afrique, qui l’a conduite à assouplir
largement sa politique de visas. Istanbul est du coup devenu la route la
moins chère et la plus sûre pour rejoindre l’Europe.
Dès la
frontière grecque franchie, les clandestins se présentent
spontanément aux policiers. Pour ne pas engorger le petit centre de
Filakio (374 places), on leur remet une autorisation temporaire de
séjour. Ils ont trente jours pour quitter le territoire. Ceux qui
peuvent se le permettre achètent un ticket de bus (60 euros) pour
rejoindre Athènes, au bout de onze heures de route. Les immigrés
clandestins seraient déjà 300 000 dans la capitale ! Faute de travail,
ils tournent en rond et sont la proie des trafiquants en tout genre. Un
vent de xénophobie souffle sur Athènes : pour la première fois, un
conseiller municipal d’extrême droite a été élu.
Les plus
pauvres s’entassent dans des centres mais aussi des prisons, où leurs
conditions de détention sont dénoncées par des ONG et par l’Onu. La
Grèce est aussi épinglée par le HCR pour sa politique de droit d’asile
: le taux de refus est de 99 %; 52 000 dossiers sont en souffrance,
parfois depuis des années.
Sous le feu
des critiques, la Grèce a décidé de vérifier les demandes. «
Mais les gens qui remplissent les conditions pour rentrer chez eux
rentreront chez eux et, quel que soit le cas, s’il y a une infraction,
ils recevront leur billet de retour et partiront », a fait savoir
Anna Delara, la vice-ministre du Travail.
Où iront-ils
tenter leur chance ensuite ? Probablement du côté de la frontière
bulgaro-turque (240 kilomètres). Il leur suffit d’attendre que la
Bulgarie intègre, en mars au plus tôt, l’espace Schengen. Michel
Arnaud
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