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Le Figaro
L'exode discret et inexorable
de la jeunesse grecque
Guillaume Guichard
Les Grecs sont appelés
mercredi à une grève générale. Face à la situation économique, la
jeunesse du pays cherche à partir. Le phénomène se concentre sur les
plus qualifiés.

Sauve qui peut ! Telle est la
réponse de la jeunesse grecque diplômée à la crise et à
l'empilement des plans de rigueur depuis début 2010. Et ce, alors que
le pays se prépare à vivre 48 heures de grève générale ce mercredi
et jeudi. Les exemples abondent. L'institut Goethe d'Athènes fait face
à une hausse de 70% des inscriptions à ses cours d'allemand. Un bureau
de recrutement nord-irlandais propose aux jeunes grecs, rapporte Athens
News, de ramasser des champignons ou de travailler dans des fermes
aquatiques. Une conférence sur l'émigration vers l'Australie -sur
invitation seulement- a rassemblé récemment 1000 jeunes diplômés
(alors même que seulement 100 Grecs se sont installés dans l'île-continent
en 2010).
Les Grecs veulent quitter
leur pays en crise, mais cela ne se voit pas dans les statistiques
officielles. «À partir des premiers chiffres disponibles, nous
n'observons pas de hausse de l'émigration en Grèce en 2010», note
Jonathan Chaloff, expert migrations à l'OCDE, qui se fonde sur les
informations données par les autorités américaines, australiennes,
canadiennes ou encore suédoises. «Il existe bien un grand désir
d'émigrer, mais les obstacles sont réels : barrière de la langue,
reconnaissance des qualifications, etc.», explique-t-il.
Plus de frontière, plus de
contrôle
Ce n'est pas l'unique raison
pour laquelle les flux migratoires restent difficilement perceptibles.
«Les jeunes grecs visent principalement les pays de l'Union
européenne», pointe Lois Labrianidis, professeur d'économie à
l'université de Thessalonique. «Or, comme il n'y a plus de frontière
ni de contrôle, on ne peut plus compter ces départs.» Le chercheur
relève un indice: les Grecs inscrits sur le portail Internet européen
de CV Eures a explosé en 2011, atteignant 15.500, deux fois plus que le
total enregistré depuis sa création, en 1993.
Les jeunes fuient un pays
qu'ils jugent sans avenir. «La dynamique du marché du travail est
inquiétante. Le taux de chômage atteint 16%, en hausse de 50% par
rapport à 2010. Et, pour les jeunes, c'est le double (environ 30%)»,
relève Manon Domingues Dos Santos, spécialiste des migrations à
l'Université Paris-Est Marne-La-Vallée. «Dans ce contexte, les plus
qualifiés sont également les plus mobiles: ils parlent mieux les
langues étrangères et correspondent aux besoins de main d'oeuvre des
pays d'accueil.»
La crise accélère un
phénomène de fuite des cerveaux qui frappe la Grèce depuis au moins
10 ans. À l'orée de la récession, en 2007, déjà 12,2% des Grecs les
plus diplômés vivaient à l'étranger, soit au minimum 876.000
personnes. Ce chiffre ne fait que gonfler: déjà durant cette période,
plus de 4,5% des diplômés quittaient la Grèce chaque année, d'après
les chiffres rassemblés par Frédéric Docquier, professeur à
l'université de Louvain. C'est beaucoup moins que le Portugal (plus de
12%) mais déjà presque le double de l'Espagne, pays également en
crise. En comparaison, seulement 1,31% des diplômés français quittent
le pays.
Phénomène moutonnier
Voir partir ses élites les
mieux formées vers de plus larges horizons, tel est le sort des petits
pays, comme l'Irlande ou la Lituanie. «La Grèce pourrait toutefois se
révéler être un cas particulier, précise Frédéric Docquier. Elle
se trouve en quasi-banqueroute. Ils se peut donc que se développe un
phénomène moutonnier: si les élites et les plus qualifiés anticipent
qu'avec la crise et la rigueur, tout le monde quittera le pays, alors
vous partez vous aussi».
Problème : les élites bien
formées sont parmi les contribuables les plus susceptibles de payer des
impôts élevés. En quittant leur pays, elles ne vont donc pas arranger
les affaires de l'État. À plus long terme, «le départ des plus
qualifiés menace la croissance en portant préjudice à la production
de recherche et à l'innovation», s'inquiète Manon Domingues Dos
Santos.
La Grèce, qui fut durant
plus de vingt ans, entre les années 50 et 70, une terre d'émigration,
tente toutefois de tirer parti de sa diaspora. Le gouvernement a
proposé cette année aux Grecs de l'étranger de financer sa dette à
hauteur de 3 milliards d'euros.
Une dette que certains Grecs
refusent de payer |