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Système politique et électoral

 

Le système politique et électoral en Grèce

Par Christos Lyrintzis - Elias Nikolakopoulos

 

La Troisième République 

Les années d’après-guerre ont été caractérisées par la guerre civile (1946-1949) et de récurrentes crises politiques, mais aussi et surtout par la mise en place de la dictature en avril 1967. En juillet 1974, le retour à la démocratie constitua un tournant dans l’histoire politique de la Grèce moderne. L’effondrement du régime militaire, en place depuis 1967, se produisit au cœur d’une crise internationale causée par la politique de la dictature militaire sur Chypre. Puis, une période transitoire s’ouvrit, grâce à la formation d’un gouvernement unitaire national dirigé par Constantin Caramanlis, qui avait joué un rôle prééminent comme premier ministre de la fin des années 1950 au début des années 1960. Ce nouveau gouvernement prit trois décisions majeures : d’abord, préparer des élections parlementaires libres pour élire une assemblée constitutionnelle, ensuite, organiser un référendum sur la question de la monarchie et enfin, légaliser le parti communiste (KKE), considéré illégal depuis 1947, en conséquence de la guerre civile (1946 à 1949). 

Les élections parlementaires eurent lieu en novembre 1974, réunissant quatre grands partis politiques. À droite du paysage politique se trouvait un nouveau parti, la Nouvelle Démocratie (Nea Demokratia - ND), fondé par C. Caramanlis en septembre 1974. Au centre, l’ancien parti d’Union du Centre devint Union du Centre - Nouvelles Forces (Enossis Kendrou/ Nees Dynameis - EKND). La gauche traditionnelle, pour sa part, était représentée par une alliance dite la Gauche Unie (Enomeni Aristera), entre le parti communiste (KKE), le KKE Esoterikou - nom qui signifie "intérieur" et désigne la gauche euro-communiste issue des divisions politiques de 1968 - et les représentants de l’ancien parti EDA (qui représentait la gauche grecque avant 1967, alors que le KKE était illégal). Enfin, un quatrième parti, totalement nouveau, se présenta aux élections de 1974 : le Mouvement socialiste panhellénique (Panellinion Socialistikon Kinima ou PASOK), fondé par Andréas Papandréou, fils de Georges Papandréou, ancien premier ministre (1963-65), éminent homme politique du centre et ancien dirigeant du parti d’Union du Centre (1961 à 1967). 

La Nouvelle Démocratie (ND) remporta haut la main les élections de novembre 1974 avec 54,4% des voix et obtint une écrasante majorité de sièges au Parlement (216 sur 300). En revanche, l’Union du Centre dut se contenter de 20,4% des voix et de 61 sièges, un pourcentage qui affaiblit sérieusement le rôle de ce principal parti d’opposition. De son côté, le PASOK obtint 13,6% des voix et 15 sièges, un résultat qui, loin d’être un succès majeur, indiqua que ce nouveau parti avait eu un véritable impact sur la politique grecque.  

Enfin, la gauche communiste remporta 9,5% des voix et 8 sièges. Le référendum de décembre 1974 aboutit à un vote décisif à l’encontre de la monarchie et du retour du roi, avec 69,2% de voix en faveur d’une République présidentielle. Ainsi fut résolue une question constitutionnelle qui posait de grands problèmes depuis 1915. L’assemblée parlementaire rédigea une nouvelle constitution prévoyant l’élection du président par le Parlement. Le président devait acquérir d’importantes prérogatives, cependant la fonction de président n’était pas conçue sur le modèle français et se rapprochait davantage du modèle italien ou allemand. En juin 1975, Constantin Tsatsos, grande figure de l’ancienne classe politique et proche collaborateur de Constantin Caramanlis, fut élu par le Parlement président de la République pour un mandat de cinq ans.   

Le Parlement grec

D’après la Constitution de 1975, le système politique est une démocratie parlementaire avec, à la tête de l’exécutif, le premier ministre et le cabinet ministériel. Suivant les principes du modèle de Westminster, le gouvernement doit obtenir une majorité au sein d’un Parlement de trois cents sièges. Les élections se tiennent tous les quatre ans et le parti politique qui obtient le majorité au Parlement forme un gouvernement faisant l’objet d’un vote de confiance. Pour la première fois dans l’histoire politique de la Grèce, la Constitution prévoyait une clause spéciale sur le rôle des partis politiques, leur libre fonctionnement et leur financement par l’État.  

Après la naissance de la Troisième République, Caramanlis assura la transition vers la démocratie avec un calme et une détermination remarquables, laissant indéniablement son emprunte dans toute l’évolution politique des années 1970. Le nouveau système politique était fondé sur un cadre institutionnel permettant de garantir un gouvernement stable, principalement par l’alternance de deux partis au pouvoir, alors que la présidence jouait le rôle d’une soupape de sécurité chargée de l’évolution politique à long terme. 

Les élections de novembre 1977, avancées d’un an par rapport à la date prévue, contribuèrent à redresser l’équilibre des pouvoirs parmi les principaux partis politiques. La Nouvelle Démocratie conserva sa majorité parlementaire forte de 171 sièges mais sa part des suffrages passa de 54,4% à 41,8%. Ce déclin se devait en partie à l’émergence d’un parti d’extrême droite (Ethniki Parataxis - Front National), qui avait attiré un nombre important d’électeurs de ND. Au centre, le parti de l’Union démocratique du centre - EDIK (nouveau nom du parti d’Union du Centre - Nouvelles Forces) - s’effondra à 12% des voix et 16 sièges au Parlement, un résultat marquant le début de la fin pour le centre grec. En revanche, ces élections furent tout particulièrement favorables au PASOK, qui parvint à doubler ses suffrages en remportant 25,3% des voix et devint le deuxième grand parti représenté au Parlement, avec 93 députés, dont la plupart étaient de nouveaux visages en politique. Le KKE et le KKE Intérieur (ancien parti communiste de Grèce de l’intérieur) s’étaient présentés séparément à ces élections. Le KKE, avec 9,4% des voix et 11 sièges apparut comme le groupe dominant, tandis que le KKE Intérieur, allié à quatre partis mineurs de la gauche grecque, n’obtint que 2,7% des voix et 2 sièges au Parlement. C’est indéniablement le PASOK, incarné par son leader Andréas Papandréou, qui émergea alors comme la nouvelle force politique de la Grèce. 

La période de 1977 à 1981 fut marquée par la fragmentation progressive du parti du Centre (EDIK). Parallèlement, la Nouvelle Démocratie absorba progressivement la majeure partie du Front National tout en s’élargissant au Centre, attirant notamment dans ses rangs de grands hommes politiques de l’EDIK ou d’autres partis du Centre, comme Constantin Mitsotakis, par exemple, qui deviendrait par la suite chef du parti puis Premier ministre. Ainsi, en 1981, le système politique acquit une configuration tripartite qui devait perdurer pendant la décennie des années 1980. Deux événements font date à la fin des années 1970 : la réintégration de la Grèce au corps militaire de l’OTAN et la signature, en mai 1979, du traité confirmant l’adhésion de la Grèce à la CEE. 

Signature du traité d'adhésion à la CEE en 1979

En effet, l’intégration à l’Union européenne constituait l’un des objectifs politiques majeurs de Caramanlis et s’inscrivait dans la mouvance stratégique de l’orientation d’ensemble de la Grèce en politique étrangère. En outre, cette décision garantissait au pays de nouvelles institutions démocratiques tout en lui assurant une position de défense en regard de ses relations tendues avec la Turquie. La Grèce devint ainsi le dixième membre de l’Union européenne, malgré les lourdes attaques de la part du PASOK et du KKE quant aux termes de l’accord. Après avoir accompli cette tâche, Caramanlis décida d’abandonner la politique parlementaire pour se présenter aux élections présidentielles suivantes. De fait, il fut élu président de la République en avril 1980. Son successeur à la tête de la Nouvelle Démocratie, Georges Rallis, s’est avéré être un politicien avisé, mais il n’a pas manifesté les mêmes qualités de fin diplomate que Caramanlis. Cela n’a fait qu’affaiblir davantage la position du parti face à la montée du PASOK. 

La Grèce dans les années 1980  

Au cours de la période 1977 à 1981, le PASOK réussit à s’imposer comme une nouvelle force politique pleine de conviction. Le parti reposait sur l’habileté et le charisme de son dirigeant et offrait à son électorat un programme radical qui, au cours des premières années, en faisait un parti de gauche. Puis, à l’approche des élections de 1981, le PASOK cultiva davantage l’image d’un parti modéré et pragmatique, se forgeant ainsi une nouvelle identité de centre-gauche. Les élections d’octobre 1991 vinrent corroborer cette tendance, déjà visible en 1977. La victoire du PASOK s’accompagna de la confirmation de la structure tripartite du système de partis grecs. Le mouvement socialiste (PASOK) recueillit 48,1% des voix et s’empara de 172 sièges au Parlement, tandis que la Nouvelle Démocratie vit sa part des suffrages baisser à 35,9% et n’obtint que 115 sièges. En revanche, les résultats furent dévastateurs pour les partis du centre qui ne remportèrent aucune représentation parlementaire ; à l’inverse, le KKE accrut légèrement son pouvoir, avec 10,9% des voix et 13 sièges. Cette nouvelle configuration en trois blocs se maintiendrait jusqu'au début des années 1990 ; il se pourrait qu’elle soit la continuité, sous une autre forme, du clivage qui existait entre la droite, le centre et la gauche avant la dictature de 1967. Il convient de noter que ce fut là le premier schisme qui marqua la vie politique grecque, et tous les antagonismes politiques s’y réfèrent. Cette division remonte d’ailleurs aux premières décennies du siècle, quand la Monarchie et le parti du Peuple étaient en conflit aigu avec le centre, incarné alors par le parti libéral, dirigé par Eleftherios Vénizélos, partisan de la République. La gauche a toujours été identifiée au parti communiste (KKE), déclaré illégal après la guerre civile.

A. Papandréou

Premier ministre

1981-1989, 

1993-1996

La montée au pouvoir du PASOK fut un événement marquant pour une Troisième République relativement jeune. Ce fut la preuve que le nouveau système politique pouvait survivre à l’épreuve fondamentale qu’est l’alternance du pouvoir. Le changement fut d’autant plus harmonieux que la présence de deux solides partis politiques garantissait le bon fonctionnement des institutions démocratiques. En outre, la présence officielle du PASOK prit un caractère fortement symbolique puisqu’elle justifiait ouvertement l’existence de la gauche après des décennies d’un régime de droite pratiquement ininterrompu et qu’en même temps, elle pansait définitivement les blessures de la guerre civile.  

Le PASOK et Andréas Papandréou dominèrent la scène politique tout au long des années 1980. Indépendamment des jugements que l’on peut porter sur les réalisations du PASOK, il est incontestable que ce gouvernement a apporté plusieurs changements, surtout en matière de politique sociale et d’administration de l’État. Pour ce qui est de la politique étrangère, le PASOK n’a pas tardé à abandonner sa position d’opposition à la CEE et à l’OTAN pour suivre une politique modérée plus réaliste. Les choix et la politique du parti reçurent l’approbation de l’électorat, approbation confirmée aux élections de 1985. La campagne préélectorale fut marquée par la décision du PASOK de ne pas soutenir Caramanlis qui aspirait à un second mandat à la présidence. Au contraire, le parti présenta son propre candidat, Christos Sartzétakis, un juge de renom, qui, finalement, remporta les élections grâce aux votes des membres communistes du Parlement. C’est la première fois, au Parlement grec, que les voix communistes ont permis d’entériner une décision majeure. La décision de ne pas soutenir Caramanlis s’accompagna d’une révision mineure de la Constitution sur les pouvoirs du Président. Le nouveau Parlement abolit les quelques prérogatives du Président, à savoir le droit de dissoudre le Parlement et de tenir des élections, faisant de la présidence de la République une institution purement honorifique et symbolique. Le PASOK conserva sa majorité électorale avec 45,8% des voix et 161 sièges. La Nouvelle Démocratie, désormais dirigée par Constantin Mitsotakis, a augmenté sa part de suffrages atteignant 40,8% des voix et 126 sièges au Parlement, tandis que le KKE perdit un peu de sa vigueur avec 9,9% des voix et 12 sièges. 

En 1988, la maladie d’Andréas Papandréou coïncida avec l’amorce d’un déclin progressif du PASOK, alors que commençait, pour le parti, une période de conflit politique. L’élection de juin 1989 confirma l’affaiblissement du PASOK et la montée de la Nouvelle Démocratie (ND). Cependant, ce ne fut pas le désastre électoral que d’aucuns avaient prévu : le PASOK remporta 39,1% des voix et 125 sièges au Parlement, conservant ainsi l’essentiel de son électorat. ND obtint 44,3% des voix et 145 sièges ; de fait, une fois le nouveau système électoral appliqué, aucun parti n’obtint la majorité absolue des sièges au Parlement. Le système précédent aurait immédiatement donné la majorité parlementaire à la Nouvelle Démocratie, mais, étant donné les circonstances, le gouvernement de coalition était la seule solution. L’alliance entre la Nouvelle Démocratie et le Synaspismos (Coalition de gauche et du progrès, comprenant le KKE et le KKE Intérieur) était inattendue et marqua la fin officielle du long conflit politique entre la gauche et la droite grecques. De plus, cette alliance non orthodoxe permit, pour la première fois depuis les années d’après-guerre, à un parti communiste d’entrer au gouvernement. 

Après le retrait du soutien de Constantin Mitsotakis, leader de la Nouvelle Démocratie, à la coalition, de nouvelles élections eurent lieu en novembre 1989. Le PASOK, bien que toujours sur la défensive, augmenta légèrement sa part du scrutin, avec 40,7% contre 39,1% en juin. De son côté, la Nouvelle Démocratie acquit 1,9% de voix supplémentaires et gagna 3 autres sièges au Parlement, mais ne parvint pas à atteindre son objectif d’obtenir une majorité parlementaire indépendante. En revanche, le partenaire de la Nouvelle Démocratie au sein de la coalition, le Synaspismos, subit un véritable revers en perdant 2% de ses suffrages et un quart de ses sièges au Parlement. Il est d’ailleurs intéressant de signaler qu’en juin, le Synaspismos affichait le record électoral de la gauche depuis la fin de la dictature, alors qu’en novembre, il était à son niveau le plus bas, résultats de 1974 mis à part. Manifestement, la coopération avec la droite était inacceptable pour une partie considérable de l’électorat du Synaspismos, étant donné le souvenir laissé par les persécutions d’après-guerre et les politiques anticommunistes des années 1950. Si bien que ce parti fut le principal, sinon le seul, perdant des élections de novembre 1989. 

La majorité parlementaire n’ayant pas été atteinte à ces élections, un gouvernement de coalition s’imposa. Après de longues négociations, les trois grands partis politiques se mirent d’accord pour former un "ecoumeniki", c’est-à-dire un gouvernement de tous les partis, sous la direction de Xénophon Zolotas, le très respecté ancien gouverneur de la Banque de Grèce. Le principal objectif de cette "grande coalition" était de stabiliser l’économie nationale, au bord du gouffre. En effet, le cabinet Zolotas s’efforça de promouvoir une approche consensuelle des problèmes, notamment économiques, mais la tâche se révéla très difficile car il était souvent impossible aux trois partenaires de s’accorder sur des questions majeures. D’où leur incapacité à faire passer d’importantes lois sur des sujets cruciaux tels que l’évasion fiscale et la pollution. L’idée initiale qui sous-tendait ce gouvernement multipartite était de durer jusqu’au moment des élections présidentielles par le Parlement, en avril 1990. En fait, le Parlement ne put obtenir la majorité nécessaire à l’élection du président (180 voix), et fut donc dissout, d’autres élections furent alors prévues pour avril 1990. L’électorat grec dut alors voter pour la troisième fois en moins d’un an, dans l’espoir qu’enfin, une majorité parlementaire ressortirait. 

C. Mitsotakis 

Premier ministre

1990-1993 

Ainsi, en avril 1990, comme pour les élections précédentes, le même dilemme demeurait : soit un gouvernement d’un seul parti, soit le principe de la coalition. La Nouvelle Démocratie bénéficia d’un léger accroissement de son électorat, ce qui lui valut une faible majorité au Parlement (46,9% des voix et 150 sièges, 151 après l’inclusion d’un membre du Parlement DIANA.). En revanche le PASOK accusa un certain recul par rapport aux élections de novembre 1989, tandis que le Synaspismos conserva pratiquement le même pourcentage qu’au scrutin précédent (10,6% et 21 sièges). La première mission du Parlement fut d’organiser les élections présidentielles : suivant la proposition du parti ND, Constantin Caramanlis fut élu président de la République pour la deuxième fois. 

Les élections de 1989 et 1990 virent l’émergence de deux nouvelles forces politiques. D’une part, le parti Écologistes-alternatifs, fondé sur le modèle des Verts allemands, réussit à obtenir un siège à la fois aux élections de novembre et d’avril. Toutefois, les Écologistes ne parvinrent pas à s’enraciner dans le système politique grec, et, aux élections suivantes, ils perdirent leur représentation électorale. (Le changement de système électoral survenu en novembre 1990 en est en partie responsable). D’autre part, la présence de candidats musulmans indépendants dans l’ouest de la Thrace n’en était pas moins négligeable. Jusque là, la minorité musulmane était représentée par des membres du Parlement présents aux deux grands partis. Malgré les réactions des autorités grecques, les candidats indépendants musulmans élirent un membre au Parlement en juin et en novembre et deux en avril de l’année suivante. Enfin, les élections de 1989 et de 1990 démontrèrent aussi et surtout que le système politique grec se trouvait dans l’incapacité d’adopter un gouvernement de coalition, ou bien n’y était pas préparé. En effet, les aspects prédominants de la culture politique grecque sont à la fois l’antagonisme entre la gauche et la droite et le conflit qui en découle pour les deux grands partis. Par conséquent, il est très difficile de restructurer le système politique et il est évident que le seul changement de la loi électorale n’a pas suffi à transformer les choses en profondeur. Néanmoins, l’expérience de la période 1989/1990, qui suivait une période d’intenses conflits politiques, parvint à faire tomber le niveau de fanatisme et de polarisation, ce qui, en soi, prouve que ces dix mois d’instabilité gouvernementale ont eu quelques conséquences positives sur la politique des partis grecs. 

Les années 1990 : un nouveau contexte 

Sous Constantin Mitsotakis, le gouvernement de la Nouvelle Démocratie s’attela à la mise en place d’un programme libéral modéré principalement destiné à stabiliser la fragile économie grecque. Néanmoins, les projets du gouvernement provoquèrent de très fortes réactions de la part des syndicats, mais, malgré une quantité de manifestations, le gouvernement réussit à mettre en œuvre ses différentes politiques. Cependant, un problème majeur émergea dans le domaine des affaires étrangères, à la suite de la création de nouveaux États dans la zone correspondant à l’ancien État de Yougoslavie. La "question macédonienne", telle qu’on s’y réfère, portait sur le nom officiel donné à l’ancienne République yougoslave de Macédoine. Cela engendra une profonde division au sein du gouvernement. Le jeune ministre des Affaires étrangères, Antonis Samaras prit un position pure et dure. Il s’opposait au fait que le terme Macédoine soit usurpé à la Grèce pour constituer le nom officiel ou une partie du nom du nouvel État en question. De son côté, Mitsotakis se montra plus ouvert au compromis. En octobre 1992, Mitsotakis accepta la démission de Samaras, craignant que la position intransigeante du ministre puisse sérieusement entraver le politique étrangère grecque. Samaras quitta donc le parti et, en juin 1993, annonça la création d’un nouveau parti politique : "Politiki Anixi - POLA", c’est à dire le Printemps politique. En septembre, d’autres membres du Parlement délaissèrent la Nouvelle Démocratie pour rejoindre les rangs du POLA et Mitsotakis se vit dans l’obligation de conduire des élections anticipées au mois d’octobre suivant. Samaras se présenta avec son parti comme une nouvelle force moderne en quête de renouveau politique pour la Grèce, à l’encontre de l’establishment, c’est à dire contre les dirigeants qui commençaient à prendre de l’âge : Mitsotakis et Papandréou. 

Les élections d’octobre 1993 se déroulèrent sous un nouveau mode de scrutin. Après avoir tiré parti de la période 1989/1990, une nouvelle loi fut votée en novembre 1990, conçue pour assurer la majorité parlementaire au premier parti sortant, à compter de 0,1% d’ascendant sur l’autre parti. Ainsi, le parti gagnant serait habilité à former son propre gouvernement. Par ailleurs, pour la première fois dans l’histoire politique du pays, la nouvelle loi prévoyait un seuil de 3% des suffrages aux élections nationales, en deçà desquels un parti n’aurait pas droit à la représentation parlementaire. À cette période, des signes visibles de lassitude et de frustration reflétaient le sentiment général de l’électorat grec face aux querelles politiques, tandis que les sondages d’opinion constataient une désillusion vis-à-vis des dirigeants politiques et enregistraient un taux de cynisme et d’apathie politiques croissant. Les problèmes liés à l’économie du pays et les austères mesures destinées à la stabiliser n’ont fait qu’accroître le pessimisme ambiant. Enfin, il faut signaler que la gauche se présenta divisée à l’élection de 1993 : en 1991, le KKE avait abandonné le Synaspismos, le laissant à la charge des Eurocommunistes et la gauche réformiste le représenter. Toutefois, la division ne régnait pas seulement au sein du Synaspismos mais aussi dans les rangs du KKE, que plusieurs personnages connus choisirent d’abandonner leur parti pour demeurer au Synaspismos. Sous l’influence de l’évolution du monde communiste et post communiste, le KKE décida non seulement de conserver son nom, mais aussi de renforcer ses positions extrêmes en affichant avec détermination une position anti-européenne, anti-OTAN et anti-américaine. 

La victoire fut aisée pour le PASOK qui remporta les élections avec 46,9% des voix et obtint 170 sièges au Parlement. En revanche, ce fut une cuisante défaite pour la Nouvelle Démocratie (39,3% des vois et 111 sièges ). Cela conduisit à la démission de Mitsotakis et à l’élection de Miltiades Evert comme nouveau chef de file. Pour sa part, le parti de Samaras, Politiki Anixi (POLA), remporta 4,9% des voix et 10 sièges au Parlement. Il est intéressant de signaler que la Nouvelle Démocratie ne devait pas uniquement sa défaite aux résultats du POLA, puisque l’addition de leurs suffrages ne suffisait pas à égaler ceux du PASOK. Enfin, le Synaspismos ne parvint pas à obtenir les 3% nécessaires pour être représentés au Parlement, alors que le KKE, avec 4,5% des voix, y obtint 9 sièges. Les résultats des élections assurèrent une légitimité à Andréas Papandréou, qui malgré une santé fragile, effectua un triomphant retour au pouvoir. Le second mandat de Caramanlis devait expirer un an et demi après, en 1995, mettant ainsi un terme à une longue carrière politique. Caramanlis n’ayant pas le droit de se présenter pour un troisième mandat, le PASOK, étayé par les voix du parti Politiki Anixi (POLA), appuya la candidature de Costis Stéphanopoulos, ancien membre de la Nouvelle Démocratie et dirigeant, jusqu’en 1994, d’un petit parti, relativement peu florissant, le DIANA (qu’il avait fondé après son départ de la Nouvelle Démocratie). Et c’est ainsi que Costis Stéphanopoulos fut élu président de la République en 1995 par le Parlement. 

Au cours des années 1990, il apparut que la politique grecque se trouvait dans un processus de changement radical. Le PASOK, après la difficile période de 1989 à 1991, reprit le pouvoir en 1993, fort d’une confortable majorité. Le nouveau gouvernement, dirigé par Andréas Papandréou, mit en place une politique visant à stabiliser l’économie et à amener le pays à atteindre les objectifs définis par le traité de Maastricht. Néanmoins, ce que l’on qualifia de "seconde chance du PASOK" ne fut pas à la hauteur du succès escompté par les dirigeants du parti dominant. Il convient de souligner, cependant, que les actions du gouvernement initièrent un changement radical de la stratégie du PASOK. Le parti sembla renoncer à sa stratégie populiste pour adopter une attitude plus réaliste. Certains critiques du PASOK qualifieraient ce changement de "trop léger et trop tardif". Il n’en reste pas moins que les exigences économiques et les obligations de la Grèce dans le cadre de l’Union européenne permirent au pays de s’engager peu à peu sur la voie de la stabilisation et de la modernisation économique et sociale. De nombreux prêts de l’Union européenne y contribuèrent, mais la tâche ne fut pas toujours aisée ni couronnée de succès. Qui plus est, ce processus provoquait de fortes réactions dans plusieurs secteurs de la société grecque.  

La maladie de Papandréou fut un obstacle majeur pour le PASOK dans la mise en œuvre des réformes tant attendues en matière de politique économique et sociale ainsi qu’en politique étrangère. A la fin de l’année 1995, l’état de santé de Papandréou était critique. La grande question de sa succession regagna le cœur du débat. En janvier 1996, Papandréou se retira du pouvoir et Costas Simitis fut élu nouveau premier ministre par le groupe parlementaire du PASOK, à une étroite majorité sur son principal rival Akis Tsohatzopoulos. Cette élection marqua un tournant pour le PASOK. Ce parti, qui avait toujours été décrit comme essentiellement incarné par son fondateur, arrivait à sa maturité politique et entra dans un processus de libération. En outre, le parti démontra qu’il pouvait fonctionner sans la présence de Papandréou et que son unité n’était pas menacée. Cela mit fin aux arguments selon lesquels le PASOK se désintégrerait après le départ de Papandréou et permit au parti de commencer à fonctionner comme une force politique ouverte, malgré des divisions internes et des querelles politiques accrues.

Les qualités de dirigeant de Simitis furent confirmées en juin 1996 à l’occasion de son élection comme chef de file du parti par le congrès national. (La mort d’Andréas Papandréou survint quelques jours avant la date fixée pour le Congrès). A la fin de l’été Simitis, comme prévu, organisa des élections anticipées. Malgré une perte en termes de voix et de sièges, le PASOK remporta les élections de septembre 1996 et Simitis s’imposa comme le dirigeant politique incontestable, celui qui avait su marquer l’évolution politique de l’année. Au contraire, cette nouvelle défaite pour la Nouvelle Démocratie engendra de graves problèmes au sein du parti, qui décida de réorienter son programme et de renouveler son image politique. Les débats débouchèrent sur l’élection de Constantin Caramanlis, le jeune neveu de l’ancien président de la République, comme dirigeant du parti.  

L’élection de 1996 ouvrit la voie à de grands changements politiques en Grèce. Le PASOK et la Nouvelle Démocratie continuèrent à dominer la scène politique mais avec une cote de popularité sérieusement altérée. La gauche du spectre politique était à la fois représenté par le Synaspismos, qui réussit à franchir le seuil des 3% des voix et à remporter 10 sièges, et par le KKE, qui conserva son pouvoir (5,6% des voix et 11 sièges). En 1996, un nouveau parti émergea sous le nom de "Dimokratiko koinoniko kinima - le DIKKI" (mouvement social démocratique), fondé par l’ancien ministre du PASOK, Dimitris Tsovolas. Le DIKKI, avec 4,4% des voix et 9 sièges au Parlement, incarnait un parti populiste de gauche, qui tentait d’attirer dans ses rangs les déçus du PASOK. De plus, le DIKKI tira profit du climat anti-Maastricht et, avec le KKE, se fit le représentant du pôle anti-européen dans le système politique grec. Enfin, le POLA n’obtint pas les 3% requis et ne bénéficia donc pas de représentation parlementaire. Ainsi, il existait deux partis politiques majeurs et trois, voire quatre partis mineurs. Il est important de prendre en compte que les élections de 1996 reflétèrent peut-être, pour la première fois de l’histoire politique grecque, un sentiment croissant de frustration de l’électorat, qui se traduisit par l’augmentation du pourcentage d’abstentions et du nombre de bulletins blancs. Les sondages d’opinion réalisés avant et après le scrutin de 1996 confirmèrent qu’un changement majeur de la culture politique grecque se caractérisait désormais par des signes croissants de cynisme, d’apathie et d’aliénation politique. Cette tendance est très intéressante dans la mesure où la Grèce des années 1980 jouissait des plus hauts niveaux de participation électorale de toute l’Europe du sud. Alors que, au début des années 1990, le pays était au bord de la banqueroute, la politique de stabilisation économique et fiscale, à travers les restrictions des recettes et des dépenses publiques, parvint à stabiliser l’économie et permit un progrès considérable de nombreux indicateurs macro-économiques (comme l’inflation ou la dette publique). Le pays semblait se conformer à l’esprit du Traité de Maastricht sur la voie tortueuse de la convergence avec les autres pays européens. Cependant, cette convergence impliquait la poursuite d’une politique d’austérité initiée en 1985, interrompue de 1987 à 1989, relancée dans les années 1990 avec le soutien de la Nouvelle Démocratie et du PASOK et soutenue par ces deux partis, non sans quelques différences mineures tout au long de la décennie. Cette lutte sans fin apparente pour surmonter les problèmes économiques nationaux et pour respecter les normes des autres pays de l’Union européenne, peut être considérée comme étant l’une des causes principales du sentiment de frustration et d’aliénation politique général. Et qui plus est, cette situation provoqua une désillusion à long terme vis-à-vis des partis, des idéaux et des programmes politiques.  

Bilan 

Il est indéniable qu’au cours de cette décennie, la politique grecque présentait d’importants signes de changement, visibles à deux niveaux différents. Premièrement, en ce qui concerne les responsables politiques : au cours des dernières années, les deux principaux partis renouvelèrent profondément leur responsables politiques, y compris leurs dirigeants. Les partis politiques grecs étaient traditionnellement décrits comme trop dépendants de la personnalité les incarnant et manquant d’organisation, mais aujourd’hui, cet argument n’est plus valable. Étant donné que les principales figures politiques des années 1970 et 1980 ont quitté le pouvoir (Papandréou, Caramanlis, Mitsotakis), tant le PASOK que la Nouvelle Démocratie ont pu élire de nouveaux dirigeants et ces partis reposent désormais sur d’importantes structures et une puissante organisation. Le fait que la Nouvelle Démocratie ait élu le neveu de Constantin Caramanlis (qui porte le même nom que son oncle) à la tête du parti devrait être perçu davantage comme un mouvement symbolique que comme une tentative de retour à une position dirigeante ferme, et peut être charismatique. C’est en ce sens que la présence du jeune Caramanlis à la Nouvelle Démocratie et de Costas Simitis au PASOK reflète un nouveau style et une nouvelle approche au sein du système politique grec. D’autre part, sur le plan structurel, le système politique grec a prouvé sa capacité à affronter et à surmonter des crises politiques avec une remarquable souplesse.

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Dernière modification : Monday 02 February 2009