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Article paru dans The Economist (extraits) - Londres publiés dans le Courrier International du 30 mars No 491 CONTROVERSE.
Depuis
longtemps, la Grèce réclame en vain la restitution des célèbres marbres
emportés par lord Elgin au début du XIXe siècle, aujourd'hui exposés au
British Museum. Les arguments en faveur de leur maintien à Londres ne tiennent
plus, juge The Economist. D'ailleurs, une majorité des députés
britanniques seraient favorables à un retour des frises.
D'ATHÈNES Depuis longtemps déjà, la collection d’antiquités classiques
de lord Elgin est une pomme de discorde entre la Grèce et la Grande-Bretagne.
Les frises et fragments architecturaux qui décorèrent autrefois le Parthénon,
ce temple qui domine Athènes du haut de l'Acropole, ont été sculptés au Ve
siècle av. J.-C. sous la direction de Phidias, sans doute le plus grand
sculpteur grec classique. Aujourd'hui, plus de la moitié des panneaux de la
frise, un tiers des métopes -à l'origine, situées à l'extérieur du temple
-et 17 statues des frontons, figurant parmi les pièces les plus belles et les
moins endommagées à avoir survécu, font la fierté de la collection des
antiquités grecques du British Museum. A partir de 1801, les frises du Parthénon-
ou marbres d'Elgin, comme on les surnomme en Grande-Bretagne -furent retirées
de l'Acropole sur ordre de lord Elgin, ambassadeur britannique auprès de
l'Empire ottoman. Certains éléments avaient été retrouvés au cours de
fouilles, mais la plupart furent arrachés au bâtiment par les agents d'Elgin
et une nuée d'ouvriers. Exposées au British Museum depuis leur achat par l'Etat
britannique, en vertu d'une loi votée par le Parlement en 1816, ces oeuvres
exilées sont une source de vexation constante pour les Grecs depuis l'indépendance
de leur pays, en 1830. L'affaire s'est envenimée en 1983, quand la ministre de la Culture
de l'époque, Melina Mercouri, réclama le retour des frises à Athènes. Les
gouvernements grecs successifs ont réitéré la demande, certains plus
bruyamment que d'autres, mais tous se sont vu opposer une fin de non-recevoir de
la part des Premiers ministres britanniques, conservateurs ou travaillistes.
Trois jours après la prise de fonctions de Tony Blair, en 1997, Chris Smith, le
nouveau ministre de la Culture, déclarait à la BBC que le retour des marbres
d'Elgin n'était "ni faisable ni raisonnable". "Nous nous y
opposerons". Pourtant, le sondage que nous avons effectué auprès des
parlementaires britanniques, le premier du genre depuis l'arrivée des
travaillistes au pouvoir, en mai 1997, montre que les députés sont nombreux à
ne pas partager l'avis du gouvernement. Cette enquête, réalisée sur un échantillon
de 183 membres du Parlement, montre que 66 % d'entre eux seraient favorables au
retour des marbres si la Chambre des communes devait se prononcer aujourd'hui
sur la question. Plus important encore: près de 85 % des députés
travaillistes et libéraux-démocrates interrogés sont favorables à la
restitution des sculptures. De
quoi mettre du baume au coeur de Costas Simitis, le Premier ministre grec, et
consterner le British Museum et le gouvernement britannique. Le 9 avril
prochain, des élections législatives anticipées auront lieu en Grèce, à la
demande de M. Simitis, qui espère être reconduit à son poste pour avoir fait
entrer son pays dans la monnaie unique européenne. Si son parti, le PASOK,
remporte les élections, M. Simitis sera toujours en fonction au moment où Athènes
accueillera les Jeux olympiques de 2004. M. Simitis escompte que les progrès réalisés
par la Grèce au sein de l'UE contribueront à persuader la Grande-Bretagne,
dans un geste de générosité européenne, de restituer les sculptures à temps
pour les Jeux. En attendant, en Grande-Bretagne, les 11 membres de la commission
parlementaire chargée du dossier ont commencé leur enquête sur l'éventuelle
restitution de biens culturels. La commission étudiera comment la
Grande-Bretagne pourrait participer à la lutte contre le trafic d'antiquités
volées et prendra également en compte les revendications historiques. Elle
s'est rendue ces jours-ci à Athènes pour entendre les revendications des Grecs
de leur bouche même. L'idée que les arguments de ces derniers puissent convaincre la
commission inquiète le British Museum. Une note vraisemblablement rédigée par
le musée, et divulguée par le ministère de la Culture, qualifie la visite de
la commission en Grèce de "malencontreuse". Le musée se sent
encouragé par le fait que, du moins publiquement, la position du gouvernement
britannique n'a pas changé. Certains pensent toutefois que les autorités
cherchent peut-être un moyen honorable de sortir de l'impasse à propos de ces
sculptures. Les marbres du Parthénon sont-ils réellement mieux dans la
collection permanente du British Museum qu'en Grèce ou doivent-ils aller
rejoindre le reste des sculptures à Athènes ? Le Parthénon est situé au sommet de l'Acropole, qui fut de tout temps à la fois une citadelle et un centre religieux. Erigé à l'origine pour abriter le trésor athénien et rendre hommage à la déesse Athéna, patronne et protectrice de la cité, le temple à colonnade a servi de lieu de culte pendant neuf cents ans. Mais ce qui le rend exceptionnel, c'est l'épopée que raconte son bandeau de marbre sculpté. La frise occupe la partie supérieure du mur extérieur du temple principal, dans l'enceinte de la colonnade. Selon les archéologues et les historiens, elle représente les grandes panathénées, la grande fête civile et religieuse de la ville d'Athènes, qui avait lieu tous les quatre ans. Parmi les personnages représentés, on trouve les douze dieux et déesses de l'Olympe, les anciens de la cité, une procession de cavaliers idéalisés, ainsi que des hommes et des femmes portant des offrandes et menant des animaux au sacrifice.
POUR
S'EMPARER DES MARBRES, ELGIN SOUDOYA LES FONCTIONNAIRES TURCS Quand lord Elgin fut nommé ambassadeur auprès de la Sublime
Porte, en 1799, une partie de la frise et nombre des sculptures des frontons et
des métopes avaient été détruites : par les chrétiens, qui utilisèrent
le temple à partir du Vie siècle, mais surtout par un boulet vénitien, tiré
sur l’édifice alors qu’il servait de poudrière aux Turcs, en 1687. Une série
de croquis exécutés par le Français Jacques Carrey est tout ce
qui subsiste de dix panneaux de la frise et de quatre des métopes. Le
premier firman, ou autorisation, délivré à lord Elgin par les autorités
turques (et désormais perdu) permettait seulement à Giovanni Battista Lusieri,
l'agent d'Elgin, de dessiner les sculptures et d'en faire des moulages sur
place. Un deuxième firman, dont il ne reste qu'une traduction en
italien, va plus loin, autorisant lord Elgin à retirer "qualche pezzi
di pietra " ["quelques morceaux de pierre"]. Les
agents de lord Elgin ont ainsi eu la permission d'utiliser des scies, des
pieds-de-biche et des poulies pour arracher la plupart des pièces en meilleur
état, puis de les embarquer au Pirée, preuve du désir des autorités turques
de satisfaire leur allié le plus important et preuve aussi des bakchichs
qu'Elgin dut verser pour parvenir à ses fins. Ces pots-de-vin représentèrent
en tout un quart des frais engagés pour retirer les pièces. Les
partisans les plus fervents de la restitution affirment que lord Elgin n'a pu démanteler
le monument que parce qu'il avait soudoyé les autorités d'une force
d'occupation. Pourtant, d'après John Henry Merryman, professeur émérite de
droit international à l'université Stanford, en Californie, qui a étudié
l'affaire, lord Elgin y était parfaitement habilité par le firman. Bien
que, selon lui, les pots-de-vin d'Elgin n'aient fait que compliquer la
situation, M. Merryman pense que, devant un tribunal, la Grèce ne serait pas
certaine de gagner. D'ailleurs, le gouvernement hellène s'est bien gardé
d'agir sur le terrain strictement juridique. De
ce point de vue-là d'ailleurs, la position britannique est nettement plus
complexe qu'il n'y paraît. Quand l'Etat racheta les marbres à lord Elgin pour
35 000 livres, l'ancien ambassadeur était au bord de la faillite. Conformément
au British Museum Act du 1er juillet 1816, les pièces furent cédées à perpétuité
au musée. Au début de 1817, elles furent placées sur un site d'exposition
temporaire dans l'enceinte du musée, puis, en 1961, dans la salle Duveen, où
l'on peut encore les admirer aujourd'hui. La décision de les restituer ne dépend
pas du seul musée, ni même du gouvernement. Seul un vote au Parlement pourrait
annuler l'acquisition des frises. Le
British Museum, comme le Louvre, mais contrairement à nombre de musées américains,
ne peut procéder à la désaccession de ce qu'il détient. Sur le plan
politique, ceux qui défendent le statu quo soulignent que les sculptures ont été
acquises légalement, tout en avançant l'idée, plus douteuse, que, si la
Grande-Bretagne donnait suite à la requête d' Athènes, d'autres pays réclameraient
à leur tour la restitution de trésors culturels. Un certain nombre d'arguments
sont avancés par les partisans du maintien des frises à Londres. Voici les
plus courants : si les Britanniques ne les avaient pas emportées, quelqu'un
d'autre (Napoléon, sans doute) s'en serait emparé; si elles étaient restées
en Grèce, elles auraient été détruites par la pollution et l'inefficacité
de l'intendance locale; au British Museum, elles ont été particulièrement
bien entretenues. LES
GRECS EXCELLENT DANS LA RESTAURATION DES ANTIQUITÉS Certains
de ces arguments n'ont pas survécu à l'usure du temps. Le musée n'a pas
toujours bien protégé les sculptures. Ainsi, à la fin des années 30, elles
furent nettoyées par des ouvriers non qualifiés à l'aide de burins et
d'abrasifs sur ordre de lord Duveen, négociant en art et riche mécène. Prévoyant
de financer l'ouverture d'une nouvelle salle pour y exposer les marbres, il
souhaitait que ceux-ci paraissent plus blancs. Cet épisode excepté, le musée
s'est avéré un excellent conservateur. Cependant,
ces dernières années, la Grèce a connu une évolution qui vient contredire
l'argument selon lequel les frises seraient en danger si elles retournaient dans
leur pays d'origine. C'est probablement en Grèce que les recherches sur la
chimie des antiquités, sur la conservation et la restauration sont le plus
avancées. Les travaux de Théodore Skoulikidès, sur la pollution des surfaces
de marbre, et de Manolis Korrès, sur les techniques de construction des édifices
antiques, sont salués dans le monde entier. Ensuite, les efforts entrepris par les autorités grecques pour
interdire l'utilisation de fioul domestique et de gazole de mauvaise qualité
ont nettement amélioré la qualité de l'air à Athènes, bien qu'il reste
encore beaucoup à faire. L'ensemble du complexe architectural, y compris les
sculptures restées sur place, a commencé à gravement souffrir de la pollution
atmosphérique quand celle-ci a augmenté, dans les années 60, et certains éléments
ont été irrémédiablement endommagés par le dioxyde de soufre. Néanmoins,
les pièces des frontons et la frise ouest ont été transférées à l'intérieur
du musée, et certaines ont été remplacées par des copies. En 1998, on a
constaté une diminution du niveau de dioxyde de soufre, de 200 microgrammes par
mètre cube à moins de 40. Les niveaux de fumées et d'oxyde nitreux sont également
en baisse. Mais il est un point qu'aucun partisan de la restitution ne pourra
contester: même si les frises revenaient en Grèce, on ne pourrait envisager de
les replacer sur le Parthénon. En fait, les Grecs ont même dû démonter
d'autres sculptures pour les protéger de l'environnement pollué. Et l'état
des métopes toujours sur le site, dont la plus belle se trouve dans la partie
la mieux conservée du temple, se détériore. Personne en Grèce ne semble
vouloir prendre la responsabilité d'une décision qui reviendrait à démanteler
un peu plus ce chef-d'oeuvre vieux de deux mille cinq cents ans. Enfin, par
manque d'espace d'exposition, beaucoup des pièces déjà retirées ne sont
toujours pas visibles. Cette situation pourrait bien changer avec l'ouverture du nouveau
musée de l'Acropole. Conçu à l'origine, il y a huit ans, par un cabinet
d'architectes italien, il devait inclure de vastes salles d'exposition, ainsi
qu'une baie vitrée donnant directement sur le Parthénon. Mais le projet va être
totalement remodelé. Un nouvel architecte sera désigné en mai, et les plans
complets seront présentés en septembre. Même si les travaux débutent, comme
prévu, dans un an, il est hautement improbable que le bâtiment soit achevé à
temps pour les Jeux olympiques.
Vu
d’Athènes Un
vieux rêve bientôt réalisé ? Le
gouvernement grec se réjouit de la mise en place, à la Chambre des communes,
d'une commission d'enquête chargée d'étudier le rapatriement d’oeuvres
d'art acquises illégalement, parmi lesquelles les frises du Parthénon. Cette décision
inaugure, écrit le quotidien Ta Nea, un dialogue qui va permettre à
deux Etats alliés et amis de discuter ouvertement de l'avenir d'un
monument qui a une grande valeur symbolique pour la civilisation occidentale. Ce
symbolisme est d'ailleurs le principal argument avancé par Athènes dans sa
demande officielle de restitution des frises. Le gouvernement grec met aussi en
avant la qualité des travaux de restauration qui ont été entrepris sur
l'Acropole ces vingt-cinq dernières années, ainsi que le réaménagement du
centre historique d'Athènes, qui aura lieu avant les Jeux olympiques de 2004.
La création d'un réseau de rues piétonnes permettra en effet de mieux
circuler entre les sites archéologiques. Seul point faible du dossier grec,
selon le quotidien Exousia, le futur musée de l'Acropole, censé abriter
les frises et dont la construction n'a pas encore commencé. Les résultats du
premier concours international pour désigner l'architecte qui construira le musée
n'ont pas été jugés satisfaisants et le nouveau concours n'a pas encore été
lancé. Il y a quelque semaines, le Premier ministre Costas Simitis s'est
déclaré très contrarié par le retard pris dans l'édification du musée et
semblait décidé à accélérer les procédures, car le revirement de l'opinion
publique britannique, désormais favorable à la restitution des frises, rend
possible la réalisation du rêve de Melina Mercouri, un rêve qu'elle avait
popularisé en 1983, lorsqu'elle était ministre de la Culture.
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