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Aperçu de l’Histoire de la Grèce moderne Par S. Petmezas
Le Siècle des lumières en Grèce et le renouveau hellénique national L’essor
du tout-puissant Empire ottoman unifia le sud-est de l’Europe, la mer Noire et
le Moyen-Orient en un empire régi par la même politique, suivant la loi de
l’Islam et les décrets des Sultans. Cependant, du XIVème au XVIIIème
siècle, les véritables avantages matériels de cette société et de cette économie
impériales, jouissant de paix, d’unité et de grandeur, disparurent
progressivement, pour plusieurs raisons. En effet, l’hémorragie militaire, la
pression fiscale et le régime autoritaire, de même que l’absence de
politique étatique cohérente en faveur des classes actives dans les secteurs
du commerce ou de la production, ou encore l’exclusion totale du corps
politique de la population à majorité non-musulmane des Balkans et d’Asie
mineure en furent principalement la cause. À cette époque, l’Europe découvrait
la Renaissance, l’Humanisme et la Réforme, elle entrait dans le Siècle des
lumières, nouvelle étape de l’évolution sociale et intellectuelle qui
permit d’atteindre la pleine reconnaissance de l’individu comme valeur pivot
du monde moderne. En outre, les Lumières signifièrent à la fois la complète
dissociation de la science et de la théologie dogmatique et la poursuite légitime
du progrès et du bonheur comme une cible accessible et à atteindre. De leur côté,
les peuples d’Europe du sud-est ne participèrent pas à cette évolution
intellectuelle, n’en ayant pas même connaissance, si ce n’est une petite
partie de l’élite non-musulmane.
Les
chrétiens grecs-orthodoxes, comme toute autre communauté religieuse
non-musulmane de l’Empire ottoman, représentaient une personne morale, protégée
par la communauté musulmane, mais considérée comme intrinsèquement inférieure.
Les "Romioi"
ou Grecs-orthodoxes étaient dirigés et représentés par leur chef spirituel :
le Patriarche de Constantinople, et, localement, par les évêques de chaque
diocèse. C’est principalement à travers leur appartenance religieuse que les
peuples d’Europe du sud-est donnaient du sens à leur identité collective et
individuelle. Les aristocraties des Balkans ayant été quasiment toutes évincées,
aucune élite chrétienne suffisamment importante ne demeurait pour dominer les
sphères sociales et politiques. Ainsi, les familles de notables locaux, les prélats,
les marchands et les financiers les plus riches se substituèrent aux
aristocrates déchus pour devenir intermédiaires politiques ou dirigeants
sociaux. À partir de la fin du XVIIème siècle, les Phanariotes,
un petit groupe de familles aisées et éduquées, initialement traducteurs
officiels de la Sublime Porte et de l’Amirauté, devenus dirigeants des
principautés du Danube, s’élevèrent à la tête du groupe dominant. Au
niveau des instances locales de gouvernement, notamment pour les affaires
religieuses et familiales, voire civiles, cette structure socio-politique délégua
l’autorité à l’élite et aux institutions grecques-orthodoxes. Néanmoins,
ce système de pouvoir était aussi autoritaire et patrimonial que celui en
vigueur au sommet de l’Empire. Au
cours de la seconde moitié du XVIIIème siècle, on assista à une série
de changements dans toute l’Europe ottomane. Les défaites successives des armées
russe et autrichienne annoncèrent l’effondrement de ce qui avait été le
formidable Empire musulman. Dès lors, l’ancienne élite chrétienne se montra
moins encline à supporter la domination ottomane. À ces menaces extérieures
s’ajouta un morcellement du pouvoir, visible dans toutes les provinces
ottomanes. Par ailleurs, les réformes agraires plongeaient les paysans dans une
pauvreté toujours plus grande. L’état d’anarchie opprimante et de
privations économiques dans lequel vivaient la plupart des ruraux et des
citadins ne faisaient qu’accroître leurs réticences vis-à-vis du régime
des seigneurs. En revanche, de nouvelles occasions d’enrichissement dans le
commerce avec l’Europe se présentèrent pour beaucoup de marchands et
d’artisans balkaniques et anatoliens, presque tous non-musulmans et en partie
Grecs-orthodoxes. Ces derniers constituèrent, en Europe, une nouvelle diaspora
de marchands, propriétaires de bateaux et artisans, qui restait étroitement liée
à l’ancienne diaspora de marchands
grecs du Moyen-Orient et de la mer Noire. Ce nouveau groupe social, fort de son
dynamisme, parvint à défier la position jusqu’alors dominante des
Phanariotes, des gens d’Église et de l’aristocratie civile dans la
communauté grecque-orthodoxe. Bien qu’un certain nombre de ces marchands, notables et figures emblématiques de l’Église ou de la société civile n’étaient pas d’origine grecque, ils se considéraient comme grecs-orthodoxes : "Romioi". Ils utilisaient le grec comme langue commerciale, culturelle et administrative et étaient les premiers à défendre la cause du renouveau national hellénique. Les Grecs-orthodoxes furent exposés, à l’instar des Phanariotes, de leurs adjoints et leurs employés administratifs et commerciaux, à l’influence des Lumières dès la fin du XVIIIème siècle, notamment à travers leur interaction avec les domaines du commerce et de l’éducation en Europe centrale et occidentale. En outre, tout au long du siècle, un nouveau groupe d’intellectuels, composé de nombreux membres du clergé, suivit de près l’évolution intellectuelle européenne et en transmit la teneur à sa famille culturelle. En Grèce, le Siècle des lumières prit le tour d’une véritable vague intellectuelle qui, en moins d’un siècle, permit à l’élite grecque orthodoxe dirigeante de modifier la perception qu’elle avait d’elle-même, mais aussi sa vision collective du monde. Jusqu’à
la Révolution française, toutes les versions des Lumières d’Europe
centrale, même les plus timides, faisaient généralement écho. Les plus
hautes sphères de l’Église et la magistrature phanariote mirent au point
plusieurs projets en faveur d’une monarchie grecque-orthodoxe éclairée. La
présence française, d’abord révolutionnaire, puis militaire, en Dalmatie,
en Égypte et dans les îles ioniennes modifia les priorités aussi bien dans le
domaine politique qu’intellectuel. Le message libérateur de la France était
propagé par des hommes comme Rhigas
Phéraios Vélestinlis (1757-1797) qui produisit une fidèle
version grecque de la constitution française de 1793 et Adamantios Koraïs
(1748-1833), célèbre intellectuel respecté de tous en Grèce. Ce message
radical se propagea parmi les jeunes gens les plus cultivés, les patriotes les
plus actifs et les dirigeants militaires les plus courageux, qu’ils soient
brigands ou hommes de la milice locale. En outre, la vision même de leur
identité devint plus cohérente : ces personnes ne se définissaient plus
comme des Grecs-orthodoxes "Romioi",
mais comme des "Hellènes",
héritiers de la tradition républicaine, éclairée de l’Hellas classique. Désormais,
la nouvelle identité grecque ne se fondait plus sur les caractéristiques
ethniques ou religieuses mais sur la participation à un corps politique républicain
et démocratique et sur l’adoption d’une tradition intellectuelle classique
éclairée. Malgré la censure ecclésiastique officielle, l’obscurantisme des
prédications, la persécution politique, la diplomatie réactionnaire de la
Sainte Alliance et enfin, la puissance militaire ottomane, en moins d’un quart
de siècle, un projet rationnel, révolutionnaire et républicain vit le jour.
Les membres les plus jeunes et les plus actifs de tous les groupes sociaux y adhérèrent.
Des sociétés secrètes apparurent - la plus influente étant la Philiki
Etaireia (la Société des amis) - et par leur biais, l’idée d’une
révolte imminente et nécessaire se propagea dans toute la population, paysanne
et urbaine. Toutefois, certains patriotes les plus fervents et les plus respectés,
comme Adamantios Koraïs ou Jean Capodistria (1776-1831), ancien secrétaire
d’État au ministère des Affaires étrangères de Russie, considéraient tout
mouvement révolutionnaire comme étant prématuré.
La
guerre hellénique pour l’indépendance et la République
révolutionnaire (1821-1832) En dépit des hésitations des principales figures politiques de la communauté grecque-orthodoxe et de la situation politique critique de l’Europe de la Restauration, une révolte éclata à l’instigation de la Philiki Etaireia. Elle commença en février 1821 en Moldavie, puis en mars, elle s’étendit à de nombreuses régions grecques, du Péloponnèse à la Macédoine. Elle était menée par des militants patriotes et influencée par des mouvements européens libéraux et nationalistes. Dès le départ, le discours des autorités révolutionnaires fut libéral et républicain, et de toute évidence, les premières constitutions du jeune État hellénique (1822, 1823 et 1927) sont directement inspirées des Révolutions française et américaine. L’identification à un hellénisme ravivé, à la démocratie et à la souveraineté nationale véhiculée par ces hommes, donna un nouvel élan à ces principes, tant en Grèce qu’en Europe. Un mouvement de solidarité se développa parmi les intellectuels et les libéraux européens. Ils voyaient en la Révolution grecque l’avènement triomphant du libéralisme dans une aire de Restauration aristocratique, et la sublime résurrection de la matrice classique la plus pure de la démocratie et des lumières. Le mouvement philhellénique appuya activement la Révolution grecque. À cet égard, le poète romantique anglais, Lord George Gordon Byron est la figure la plus emblématique d’un très grand nombre de philhellènes européens, qui luttèrent, parfois au prix de leur vie, afin que "la Grèce puisse demeurer libre". Si les bandes belliqueuses de klephtes, de la milice des Armatoles, de marins, de paysans et d’autres hommes du peuple n’avaient qu’une image confuse et rudimentaire du projet démocratique et libéral de la Philiki Etaireia, elles répondaient néanmoins à son appel en faveur d’une République hellénique indépendante et d’une constitution garantissant une émancipation politique et sociale, et qui signifierait la liberté pour tous. Ces idées, même si elles étaient souvent mal comprises, galvanisèrent une vaste majorité de la population grecque-orthodoxe de Grèce continentale ; elles les encouragèrent à entreprendre une lutte acharnée à l’encontre des armées ottomanes. En douze ans de conflit, la population chuta d’environ 940 000 personnes à 753 000. Dans les grands centres urbains de l’Empire tels que Constantinople, Smyrne ou Larissa, la population grecque-orthodoxe et le clergé souffrirent considérablement des extorsions commises par les janissaires indisciplinés, que la Sublime Porte avait laissé faire. Bien qu’il ait condamné la Révolution grecque, le Patriarche Grégoire V lui-même fut pendu par la clique des janissaires, subissant le même sort que les nombreux notables grecs de Constantinople qui s’étaient montrés hostiles à la révolte. Ainsi, malgré les fortes condamnations de cette révolte et des précédentes de la part du Patriarche ou du Saint Synode, cette guerre révolutionnaire revêtit une connotation religieuse face à l’aveugle répression ottomane, cruelle et massive. Celle-ci ne donnait d’autre alternative à l’ensemble de la population grecque-orthodoxe que de s’identifier aux révolutionnaires et à leur cause radicale. Les
deux premières années, la révolution fut écrasée partout, sauf dans le Péloponnèse,
la Grèce centrale, la Crète et certaines îles de la mer Égée. Malgré leurs
terribles atrocités, les armées ottomanes ne parvenaient pas à écraser la résistance
grecque. Rien ne pouvait mettre fin à la révolte, pas même l’intervention
de l’armée égyptienne modernisée, qui provoqua la désolation dans les
campagnes et surtout d’énormes massacres en Crète et en Morée. Parallèlement,
le concert des puissances conservatrices européennes se trouvait ébranlé
devant tant de détermination à vouloir subjuguer la révolte grecque. Influencés
par le mouvement philhellénique libéral européen et par l’opinion publique,
les gouvernements britannique, français et russe tentèrent de trouver un
accord qui assurerait à la Grèce un statut d’autonomie au sein de l’Empire
ottoman. Néanmoins, la Sublime Porte refusa tout compromis, ce qui aboutit à
l’intervention des flottes alliées des trois puissances européennes. L’anéantissement
de la force ottomane et égyptienne lors de la bataille de Navarin (1827) fit
entendre raison aux Ottomans. Au cours des quelques années qui suivirent, les
conflits se poursuivirent, mais dès lors, la reconnaissance de la Grèce comme
royaume indépendant et souverain n’était plus qu’une question de temps.
Pendant
la Guerre d’Indépendance, les factions rivales des notables provinciaux et
des chefs militaires en place, qui avaient adopté les pratiques courantes
d’une administration ottomane corrompue, décentralisée et patrimoniale minèrent
tous les efforts visant à mettre en place une administration fiable, efficace
et centralisée des systèmes politique, financier et militaire. Étant donné
que depuis 1823, les querelles fratricides devenaient endémiques, la troisième
Assemblée nationale de Trézène (1827) décida que le comte Jean Capodistria,
d’origine corfiote, reconnu pour sa personnalité charismatique et respecté
dans le monde entier, devait devenir gouverneur de la République grecque. On
espérait qu’il pourrait reprendre le contrôle de la situation et mener à
bien les réformes nécessaires. Cela se révéla néanmoins impossible car il
ne disposait pas des ressources financières et militaires suffisantes. Ainsi,
ses projets qui consistaient à appliquer, d’une part, un vaste programme de
distribution des terres, et d’autre part, un système administratif,
financier, judiciaire, ecclésiastique, éducatif et militaire modernisé et
centralisé ne se concrétisèrent jamais. Il fut assassiné en septembre 1831,
et le conflit civil qui s’ensuivit ne prit fin que lorsque les "trois
puissances protectrices",
soit la Grande-Bretagne, la Russie et la France, choisirent et imposèrent un
jeune prince allemand comme roi de Grèce : le Prince Othon de
Bavière. Issu de la Maison de Wittelsbach, fils de Louis, roi de Bavière,
c’était un philhellène de renom. L’instauration d’une monarchie absolue
au lieu d’une République fut le prix que la Grèce eut à payer pour son
incapacité à accepter les compromis essentiels au bon fonctionnement d’un régime
parlementaire. Ce fut également, pour les puissances conservatrices de la
Sainte Alliance, la garantie que la Grèce ne servirait pas d’exemple aux
peuples de l’Europe de la Restauration. Enfin, la monarchie représentait
l’institution clé qui permettait aux puissance protectrices, et plus
particulièrement à la Grande-Bretagne, d’exercer leur influence sur le
gouvernement grec et d’intervenir dans la politique intérieure. Ainsi, les
dynasties et leur entourage s’identifiaient aux agents qui entravaient la
bonne évolution institutionnelle.
Par ailleurs, seul le sud de la Grèce était libéré, c’est à dire la région la plus pauvre et la moins développée économiquement. Celle-ci comptait 47 516 km2 et 753 400 habitants, dont la majorité était des Grecs orthodoxes, exception faite de deux petites communautés de Grecs romains catholiques et de Juifs grecs (Romaniotes). La plupart des Grecs continuaient à vivre dans l’Empire ottoman, en Thessalie, en Épire, en Macédoine, en Thrace, en Crète, à Chypre et sur d’autres îles, et enfin, dans certaines parties d’Asie mineure. C’est pourquoi, dès le départ, tous les Grecs, du Royaume de Grèce, de l’Empire ottoman ou encore de la République septinsulaire (sous protection britannique depuis 1814) considéraient le nouvel État indépendant comme la première étape vers l’unification des Hellènes sous un seul et même régime constitutionnel souverain. Un mouvement puissant et, d’une certaine manière, utopique (étant donné la rareté des ressources de la Grèce et l’opposition déclarée des grandes puissances européennes) émergea et domina la politique grecque jusqu’à l’entre-deux guerres.
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