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«Ceci
n’est pas un paysage»
Sur
toutes les toiles d’Hélène Taptas, on découvre la même image: une
vaste étendue coupée en deux à l’horizontal,
deux entités à la fois autonomes et antithétiques, on pourrait dire
complémentaires, traitées de manière similaire: coups de pinceau amples,
camaïeux veloutés aux tons tendres, issus de deux-trois couleurs qui s’entrepénètrent
en douceur, une certaine qualité de matière mate, enveloppante mais sans
opacité, répandue avec parcimonie. «Ça, c’est moi» dit-elle. «C’est
tout ce que je peux faire, c’est comme une
signature, un sceau».
Cette
signature, c’ est un paysage ou plutôt le théâtre où s’épanouit
et se dévoile un coeur. Paysage intérieur en somme, paysage mental où
se trouve cachée, piégée, la parole du peintre.
En
observant ces images, on est étonné de découvrir tout ce qu’on peut
faire avec des principes apparemment simples. |
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Le
nombre infini de variations du trait, la richesse des
dégradations chromatiques, le subtil traitement de la pâte qui, sans
jamais imposer sa suprématie, se diversifie,
répandant un sentiment doux et délicat. Une attente
mélancolique se dégage de cet horizon à jamais lointain qui, avec le
temps, nous devient familier et nous invite à
nicher notre propre rêverie. «Pendant des années,
je n’ai peint que des paysages, mais je ne me considère pas comme
une paysagiste» déclare l’artiste. «Il ne s’agit
pas de paysages réels. La nature ne m’intéresse pas en tant que telle,
pas plus que ce qui l’ habite. Le rocher, l’arbre,
les autres éléments naturels qu’on peut rencontrer
sur mes toiles acquièrent aussitôt un sens symbolique. Je ne peux m’en
servir que comme des métaphores. Si j’ai fait
toujours ce genre d’images, c’est parce qu’elles
me permettent d’y projeter mes humeurs, y enterrer mes sentiments. Pendant
longtemps, cet état des choses est resté stationnaire. Il est pourtant
venu un moment où je me suis sentie trop seule dans
mon paysage et où j’ai éprouvé le besoin d’
une présence. Surprise, je me suis mise à introduire des choses
inimaginables jusqu’alors: une maison, par
exemple.
Une
maison dans le paysage, c’est comme une histoire...
L’élément
humain est donc entré timidement dans mon tableau: un petit bonhomme qui
court à ras bord de l’horizon traînant un nuage. "Ça pourrait
avoir une connotation surréaliste mais je ne veux
pas m’appesantir sur ce fait. C’est comme un songe, une vision
infime. Ailleurs, un homme tient un ballon, allusion peut-être à une
enfance à jamais révolue. J’ ai toujours été
fascinée par ces personnages qui, l’air rêveur, traînent des
ballons comme des grands bouquets multicolores... Quand
je me mets à peindre, tout d’abord je marque la ligne de l’horizon, c’
est primordial, ça me rassure. C’est à partir de
là que le dialogue s’installe entre terre et ciel. Tantôt c’est l’un
qui l’emporte, tantôt l'autre. Le paysage qu’au début j’avais mis
à plat et à distance, est aujourd’hui nanti d’une
perspective fuyante qui creuse l’espace. Est-ce la réalité de la
maison qui a commandé ce changement? Souvent, c’est
la couleur qui me guide et c’est impossible de prévoir où elle va me conduire.
Je commence dans les tonalités bleutées et tout préconise une marine
mais, surprise, c’est un champ de blé que je
finis par peindre. Pour éviter la cacophonie de
contrastes heurtés, je n’utilise que trois couleurs à la fois: le
bleu, la sépia, le noir-et-blanc, l’ocre, le jaune de Naples, le
carmin: des gammes qui correspondent à mes états d’âme,
celles qui conviennent à la spécificité de mon paysage...» Ce
paysage métaphysique d’Hélène Taptas, qui ne cesse de se répéter,
de revenir vers nous, renouvelant ses fines et
insinuantes métamorphoses, cet horizon redondant et tenace
à soleil bas, qui évoque l’heure insaisissable entre chien et loup, d’avant
ou d’après l’orage, malgré son air infiniment discret, s’impose et
marque un temps d’arrêt dans le tumulte de notre
ordinaire. Simple et mystérieux, il révèle le tempérament secret de
son créateur dont les humeurs arrivent jusqu’à nous comme les
variations d’une musique douce mais tenace prompte
à accompagner notre solitude.
Eurydice
Trichon- Milsani |

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